16.07.2006

Leader of the pack, yeah !

La silhouette qui l'avait observé telle l'unique crevette d'une maigre pêche, s'était retournée vers le bastingage dès le premier hurlement de la sirène. On apercevait déjà le port de Hora, ville principale d’Andros, dans les recoins de laquelle se nichait la friandise que Raoul Ignacio envisageait de goûter. Petit à petit, on distinguait les maisons blanches agglutinées aux abords du débarcadère et, debout, faisant face au ferry surgissant, une colonie de femmes en noir gesticulant et criant « rrrrrooom, rrrrrooom ».

Raoul Ignacio, tout chaviré qu’il était par la proche rencontre, n’en oubliait pas sa nature de limier et se dirigea vers la ligne de hanche suspendue au parapet.
Il s’accouda près d’elle et reçu en pleine figure une volée de cheveux noirs qui lui cinglèrent les joues. L’affaire lui tournait la tête, le profil restait invisible. Puis, est-ce l’odeur de la sardine, est-ce une irrésistible attraction phéromonale, la créature pivota d’un coup et le scruta droit dans les yeux. Le nez ardent, les sourcils froncés, mais les yeux bleu marine… Une beauté divine.
Le ferry accosta, puis s’écarta brusquement du quai. Le capitaine qui sans doute avait abusé de retsina entama une marche arrière dont Raoul Ignacio n’eut pas le temps de comprendre le sens, il était déjà par terre, emmêlé dans les jambes et les cheveux de la capiteuse.
Dans sa chute et c’est là qu’on se dit que parfois les grandes mutations de la vie tiennent à peu de chose, il avait tenté de se rattraper à ce qu’il y avait de plus proche, c’est-à-dire la robe de la belle.
Ce qui un court instant, celui de l’introduction des iris bleus dans ses pupilles dilatées, semblait présager une rencontre furtive mais hautement chaleureuse, se transforma subitement en un pack rugbystique où pas une chatte n’aurait retrouvé ses petits. La robe faite tout entière d’un fil de coton beige tricoté au crochet se déchira mollement au point de rupture que l’index de Raoul Ignacio avait trouvé d’instinct.
Tandis que le navire reprenait ses embardées sous les ordres contradictoires des hommes à quai, chaque mouvement de Raoul Ignacio dévidait la robe dont la trame retrouvait l’état originel de simple fil. La belle, prise au piège de ses propres appâts et bien qu’un peu sonnée par le choc, gigotait, vociférait, griffait et le pauvre Raoul se retrouva vite échevelé, livide au milieu de la tempête. La fille couverte désormais d’un p’tit haut beige sans grande utilité pour préserver sa pudeur se colla à Raoul Ignacio comme seul rempart aux sourires goguenards des passagers alertés par le spectacle. Le ferry semblait bien arrimé, il allait falloir débarquer.

Friture

Ils allaient donc débarquer alors que midi sonnait au clocher. La belle, bien que couverte désormais, traversa la foule de ses admirateurs le regard au ras du pont et retrouva sa valise dans laquelle se trouverait bien une petite tenue qui ne ferait pas honte à ses parents. Elle leur devait bien ça ! Des études à la Sorbonne ne sont pas données à tout le monde, même quand l’oncle est à deux rues de là dans son beau restaurant blanc et bleu qui sent les oignons et l’agneau rôti.
Elle avait bien ri quand Raoul Ignacio lui avait demandé où trouver un kiosque. Elle lui avait répondu «y en a pas beaucoup par ici» presque sans accent. En réalité, elle était consternée et pensa «quel con!» en français aussi.
Raoul Ignacio quant à lui tentait de rassembler ses p'tites affaires. Mais où mettre tout ça? L'était bien mignonne la Mélina (oui, elle s'appelait Mélina), mais la vêtir l'avait dépouillé lui. «Encore un truc karmique ça» se disait-il. Car Raoul Ignacio, du fond de son natal Sallebœuf s'était initié aux cultures orientales et au concept de réincarnation qui l'aidaient pas mal à avancer dans la compréhension du phénomène redondant de «pas-de-bol».
D'une certaine manière, il était soulagé de savoir que ses efforts nécessaires à vaincre les déconvenues étaient le résultat de mauvaises conduites vécues en d'autres temps. Ainsi, il envisageait avec sérénité une vie future puisqu'il accumulait présentement les bonnes actions.
Avec la philosophie orientale et ses multiples facettes, Raoul Ignacio avait découvert le Tao pour homme, qui n'est pas un déodorant, mais un traité anatomophysiologique permettant de bander pendant des heures, sans douleurs, et de contenter les femmes les plus exigeantes.
Pour étudier la question d'une manière moins théorique, il avait commandé dans le catalogue de la Redoute, des cours sur dvd : «Le Yoga Tantrique» et «Les Shakras de la Virilité» animés par des jeunes femmes en maillots de bain. Évidemment, la phase exploratoire de son anatomie avait pris quelques temps et c’est là qu’il regrettait amèrement l’initiation que l’abbé Descloud eut pu lui donner s’il avait été moins nigaud.
Mais pour l'heure, il devait se rassembler et il décida d'utiliser son kawoué comme d’un baluchon.
Le décalage horaire, la traversée et cette extraordinaire péripétie avaient eu raison de l’énergie toute scoutesque de notre Raoul Ignacio. Il descendit à fond de cale à la recherche de son vélo, puis au milieu des gaz d’échappements s’extirpa du navire. La chaleur du béton, les effluves d’huile d’olive et le bruissement des mouches constituèrent son Welcome in Andros.
Il lui fallait maintenant trouver un logis avant que Maria Ephkaristopoli, c’était son nom, ne vienne à sa rencontre. Elle lui avait dit, sur leur dernier échange virtuel, qu’elle saurait où le trouver. Eh bien qu’il en soit ainsi ! Raoul Ignacio était bien trop fatigué pour laisser passer une telle occasion de ne rien faire. Une petite femme vêtue de noir, identique à la vingtaine d’autres qui attendaient le chaland, lui proposa une «room». Il discuta à peine le prix de la nuitée et s’enfonça derrière elle dans le dédale des ruelles blanches de Hora. Sa guide se taisait, son vocabulaire touristique étant limité à 2 mots de 4 lettres : room et euro. Peut-être aussi qu’elle n’était pas causante.
À distance du port, ils ne croisèrent personne, comme si la ville s’était assoupie dans sa digestion des feuilles de vigne farcies et du poivron cru qui, on le sait, est un calvaire pour l’estomac. Enfin, la veuve poussa une porte, longea un patio et fit entrer Raoul Ignacio dans une petite chambre jouxtant une salle de bain sommaire. La fenêtre s’ouvrait sur un figuier, les journées resteraient fraîches, quant aux nuits n'en parlons pas. La femme sortit en enfournant dans sa poche le montant des deux nuitées d’avance. On ne sait jamais avec ces étrangers. Raoul Ignacio posa son barda et son grand corps sur le lit. Et s’endormit.

15.07.2006

La tectonique des plaques

Évidemment, entrer dans une chambre sans frapper, ce n’est pas digne d’un citoyen de la communauté européenne. Seulement voilà… quand les mains sont prises, un bon coup de savate dans le bas de la porte est la seule issue possible. Et c’est ainsi que Madame Ephkaristopoli signifia son arrivée à Raoul Ignacio.

Quand elle le vit debout sur son lit, à moitié nu, elle eut un regard de mépris dont Raoul ne su que faire. Son premier réflexe fut de serrer les quadriceps, de croiser chastement les mains sur son boxer lycra puis de sauter du lit. Madame Ephkaristopoli, mère d’un grand garçon et de quatre filles en avait déjà vu de toutes les couleurs. Découragée, elle priait chaque soir depuis 10 ans les dieux de l’Olympe et ceux des orthodoxes aussi, pour que le vent qui rend fou ne permette plus au ferry d’accoster à Andros.
Elle avait rêvé secrètement que son idiot de fils, qu’elle surprenait encore, déhanché la bouche ouverte, mimant Sympathy for the Devil accroché à sa lampe de bureau comme à un micro, reste bloqué à Athènes à tout jamais. Quant à ses pimbêches de filles, rien à en tirer. Tous les soirs, c’était la guerre pour la free box, tous les soirs, l’une ou l’autre des 2 aînées hurlait à la mort pour récupérer l’ordinateur. Et tout ce petit monde allait sur ses 30 ans. Il était temps que tout cela cesse.
Elle avait réussi à expédier, non sans mal, sa feignasse de cadette à Paris pour qu’elle y fasse des études. Quant à l’aînée, elle jouait mieux de ses nichons que du bouzouki et 10 années de solfège n’y avaient rien changé. Il ne lui restait guère que ses dernières, des jumelles, pour se tenir encore à carreau. Mais pour combien de temps?
Quand elle découvrit Raoul debout sur son lit, elle soupira de dépit. Pourtant, il était sa seule chance de se débarrasser au plus vite de Maria. Elle lui sourit donc, pour la première fois, et déposa sur la petite table devant la fenêtre, une assiette de salade de tomates y féta, une Heineken et un yaourt. Rien de tel pour amadouer le touriste.

14.07.2006

Cheval de Troie

Pauvre Raoul ! qu’avait-il eu besoin de dire encore en mentant éhontément à sa tôlière ?
Comme à chaque fois, il lui avait fallu se sortir de sa condition, se montrer différent de ce qu’il était et emprunter le costume de l’enfant prodige, à savoir son frère cadet. Une vraie brèle en foot celui-là, mais doué en lettres, en arts, en tout ce qui permet de s’introduire dans les meilleures familles tout en étant d’extraction prolétaire. La culture ! voilà bien un sésame !
Raoul, admiratif l’air de rien, bien davantage des possibilités de conversion que d’un élargissement du champ de vision, avait tôt compris que la proximité d’un tel personnage pourrait lui être d’un grand secours s’il apprenait à capturer l’essentiel de sa science sans s’embarrasser des accessoires.

Il était donc capable à tout moment de tenir une conversation de tout ordre, sauf qu’il fallait quand même pas pousser trop loin le bouchon. Sa recherche d’exotisme n’était pas particulièrement une affaire de goût, mais bien plutôt une stratégie d’évitement de LA question à laquelle il ne saurait pas répondre. Ainsi, il mettait en pratique et en personne ce vieil adage « au royaume des aveugles, les borgnes sont rois ».
Le borgne se mit donc à table, chassa les mouches et engloutit le contenu de son assiette. La bière le fit roter, le yaourt au miel et aux fruits tassa le tout et il frotta son ventre d’un mouvement circulaire de droite à gauche qui, comme il l’avait lu dans les sutras, allait activer sa digestion.
Il se balança un long moment sur les pieds arrière de sa chaise, le regard perdu dans la nuit étoilée, rêvassant des yeux bleus de la fille du bateau et de la gorge de Maria dont il mélangeait un peu les visages.
Puis, subitement la lumière s’éteignit. « P’tain » grommela-t-il, « sûr qu’ils ont un couvre-feu dans c’t’île… », il se le leva à la recherche de son Zippo, farfouilla dans son kawoué-besace après s’être cogné le genou au coin du lit. « Bordel ! ». C’est à ce moment-là qu’il aperçut une silhouette dans l’encadrement de la porte qui ne ressemblait pas à celle de sa logeuse. Il fut saisi, se redressa pensant à un bandit, mais si c’était le cas vu les formes, il se serait agi là plutôt d’une Fantomette et il allait la croquer.
Il se tint droit dans l’obscurité, chacun de ses poils dressé comme une antenne pitot*, en arrêt tel le pointer de l’oncle Robert à l’ouverture de la chasse. Il dressa l’oreille, tâta de l’épaisseur de l’espace entre l’intruse et lui, renifla un mélange de patchouli et de sueur fraîche. Puis, le crissement d’un briquet, une flamme qui allume une bougie, une lueur qui nimbe progressivement un décolleté…
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*Sonde disposée sur l'avant du fuselage d’un avion qui permet de mesurer une pression totale à un endroit où l'écoulement de l'air autour de l'avion est arrêté.

13.07.2006

Double zéro

La Thunderbird rose modèle Roadster 1956 de Raoul Ignacio fonçait à vive allure sur les routes poudreuses d’Andros. En regardant dans le rétroviseur, il remarqua que ses Ray Ban Aviator Blue Mirror Fadded Silver étaient un tout petit peu de travers, - il les redressa -, et que sur son front une mèche de ses cheveux noirs formait comme un accroche-cœur sous les assauts du vent.
Il se sentait bien au creux de son siège gainé cuir, brun et blanc. Quelque part, au loin, une colonie de goélands chassait l’éperlan, une sterne et deux albatros faisaient des concours de piqué et sur la ligne des crêtes, les pales des moulins jouaient les sémaphores pour orienter Quichotte.

La capote abaissée lui ouvrait une vue circulaire sur l’ensemble du paysage. Mais il était bien trop concentré pour s’étendre sur le sujet. Un nuage de poussière marquait son sillage. Pas un âne à la ronde qui ose le suivre. Il était vraiment seul au monde.
Il ajusta son foulard en soie et cachemire acheté à Genève chez Burbles & Burbles et vérifia les revers de son costume en lin ficelle qu’il avait eu à New York pour une poignée de dollars chez Sachs sur la 5ème avenue, juste après un coquetèle au Metropolitan Museum.
Il remarqua qu’une légère trace de poussière marquait le pli de son pantalon et se promit de le remettre à Magdalena, la ménagère, dès son arrivée.
D’un geste précis et affirmé, il glissa l’ongle de son auriculaire gauche entre deux de ses dents qu’il venait de faire refaire chez Buena Salud, le meilleur prothésiste de Madrid, puis fit glisser avec sa langue un brin des carottes râpées resté coincé depuis le déjeuner. Prévoyant, il s’était mis au carotène y vitamine A un mois avant son séjour en Grèce pour préparer sa peau au bronzage, et les soutes du yacht regorgeaient de légumes frais achetés au Deli’ de chez Harrods’. A Londres, évidemment.
La fatigue commençait à se faire sentir, Raoul Ignacio marinait dans son jus et sentait une légère humidité envahir son entrejambe. Sa dernière nuit passée avec Mélina et Maria l’avait littéralement lessivé. Le décalage horaire, de mauvais canapés à la sardine et d’incroyables contretemps douaniers avaient eu raison de sa belle santé. Il était temps d’arriver.
Hora apparut au loin, puis le port. Il entra à tombeau ouvert dans les ruelles heureusement désertes de la ville. Puis, tout à coup, un âne surgit au carrefour. Le choc fut brutal, frontal. Raoul Ignacio n’eut que le temps de piler. L’animal percuté en plein élan, l’odeur de la carotte sans doute, fit un vol plané au-dessus du capot de la Thunderbird en niquant du même coup les optiques. Raoul Ignacio, partagé entre son amour des bêtes et sa passion des autos, ne su que faire entre laisser l’animal écartelé sur la banquette arrière et le dégager dare-dare pour préserver le cuir brun et blanc de la vue du sang.
En plein conflit psychique, il s’évanouit.
C’est une paire de claques issue des mains cossues de Madame Ephkaristopoli qui le ramena dans sa chambre, sous la lumière tragique de l’ampoule 100 W de chez Vival 7/7, pendant que Maria mouchait sa flamme.

12.07.2006

4 heures de la vie de Maria

Tant d’émotions pour Raoul Ignacio finirent par l’éteindre complètement. Il sombra comme un parpaing amarré à un pneu, et se posa lentement sur le fond des abysses où ne vivent que des crevettes décolorées et des créatures sans nom (à sa connaissance). Dans le silence des eaux sombres, pas le moindre clapot, pas le moindre mouvement de poisson, de coquillages ou de crustacés. Seul, sourd, aveugle et muet, voilà ce qu’était devenu Raoul.

Cette évidence renvoya Maria dans ses quartiers. Malgré toutes les délicatesses qu’elle lui avait prodiguées après le départ de sa mère, Maria n’avait pas réussi à réamorcer une nouvelle mise à feu de cette espèce de fusible, dont elle sentait intuitivement qu’il saurait la mettre en orbite.

Une fois dans sa chambre, elle s’assit sur son lit, passa ses mains sur ses jambes en réfléchissant à son avenir et s’aperçut qu’elles piquaient. Elle se pencha et se souvint subitement qu’elle avait utilisé son dernier rasoir bic 4 jours auparavant et que là, elle était un peu dans la mouise.

Sa pilosité avait toujours été un problème. Sa sœur Mélina, une vraie peste, l’avait accablée toute leur enfance avec cet inconvénient esthétique qui avait définitivement fait la différence entre elles. Maria serait toujours encombrée de poils tandis que Mélina resterait ad vitam plate comme une limande. C’est ainsi que la nature avait réparti les avantages : par défauts.

Avec les progrès de la science, Maria comptait sur l’épilation définitive et Mélina pensait à la prothèse mammaire. Tandis que l’une enlèverait, l’autre ajouterait et la somme des deux devant arriver à zéro, permettait à Madame Ephkaristopoli de croire à des jours dont l’atmosphère friserait la neutralité suisse.
  
Pour l’heure, 3 heures, Maria fouillait ses tiroirs à la recherche d’un vieux bic. Elle souleva des monceaux de sous-vêtements en tout genre, des paperasses, un tournevis, du rouge à lèvres, des préservatifs, une cartouche d’encre, des perles de rocaille, un éventail, des boules de geisha, des piles AAA et ne trouva rien. Pas la moindre trace de rasoir bic jetable. Sans doute parce qu’ils avaient tous été jetés.
Elle se rassit sur son lit, agacée, énervée, inquiète pour le lendemain matin lorsqu’elle devrait apporter son petit-déjeuner à Raoul. Elle aurait l’air cruche avec cette forêt noire sur les mollets. Elle pensa pleurer et implorer Ste Rita, la patronne des causes désespérées, puis se décida à aller jusqu’à la chambre de Mélina qui n’était pas encore rentrée du Bimbo Club.
Mélina n’avait pas vidé sa valise, elle baillait grande ouverte sur le lit, et Maria vit tout de suite la trousse de toilette de sa sœur.
Elle l’ouvrit fébrilement et ne trouva qu’un épilateur électrique, une moissonneuse-batteuse qu’elle avait déjà utilisée et qui l’avait fait hurler de douleur sous les rires sarcastiques de sa pétasse de sœur.
Elle faillit craquer à ce moment-là, mais avait-elle le choix ?
Elle brancha l’instrument qui se mit à vibrer, les lames tournèrent, elle prit son courage d’une main et l’outil de l’autre, puis attaqua la jambe gauche.
Deux heures après, un coin de l’oreiller serré entre les dents, alors qu’elle passait l’angle de la malléole et donc la dernière station de son chemin de croix, Mélina ouvrit la porte.

11.07.2006

Le Bal des Pompiers

Raoul qui n’avait jamais quitté Sallebœuf-les-ponts commençait à trouver l’exotisme un tout petit peu pénible. Ses vacances étaient un enfer et la rencontre avec la belle finissait par sentir le roussi. Dans quelle galère s’était-il fourré ?
Ne sachant trop que faire de ses 10 doigts sinon en utiliser 5 pour réprimer ses bâillements, il regardait sans réagir la maisonnée s’enflammer, la famille s’affoler et les voisins se débiner.
De 2 choses l’une, soit il se jetait à l’eau, soit il allait faire un tour. La première solution, fort héroïque, lui paraissait peu de son ressort et la deuxième lui donnerait mauvaise cote. Que faire ?
Il remonta son caleçon, tira sur le ticheurte qu’il avait pris le temps d’enfiler et pied nus dans les flaques laissées par les seaux d’eau, il se glissa dans le groupe des hommes déjà à l’assaut en tête de peloton.
L’intérieur de la maison semblait complètement investi par les flammes qui léchaient amoureusement les façades. Satisfait de lui-même, comme souvent, il admirait son jeu d’épaules activé par le passage des seaux d’un bras à l’autre. Ses acromions ondulaient, ses biceps roulaient, il se sentait beau, fort et royal.
L’arrivée des pompiers dans un crissement de pneus eut pour effet immédiat de couper court à l’exercice et Raoul, dépossédé, se retrouva au milieu des femmes et des enfants, observant avec effroi et admiration le travail des hommes du feu.
Puis il s’aperçut qu’à sa droite se tenaient la fille du bateau à laquelle il avait sacrifié son sac à dos et à sa gauche Maria, toutes deux absorbées par le spectacle.

10.07.2006

Mouton Noir

Le grand moustachu esquissa un sourire qui fit jaillir un superbe éclat émail diamant. Faut dire que la gencive était sombre et quand la gencive est sombre, par contraste la dent est plus blanche.
Kefka le grand grec était de retour. Mais camouflé.

Bien des années plus tôt, il avait fui. Sa femme d'abord, ses enfants ensuite et son île dont il avait fait le tour.
La Grèce en ces temps anciens était devenue l'escale de choix de bien des villégiatures et Kefka découvrit que la terre ne se limitait pas à Andros. De partout, débarquaient des créatures blondes à la peau rosée, rousses à la peau blanche, et brunes… bon ça y’en avait assez sur place. Ce qui signifiait que si des physionomies si différentes existaient, c’est qu’ailleurs on vivait différemment. Oui, Kefka était doué de réflexion.

Quelques iotes jetèrent l’ancre dans le port et le souvlaki, qui pourtant n’était qu’un vulgaire sandwich, devint l’emblème de la Grèce entière puisque pas une blonde bronzée emperlousée amarrée ne s’abstint désormais d’en prendre au moins un par jour au comptoir du vieux Zoubi. Kefka observait la chose non sans stupéfaction, compte tenu de la difficulté à croquer dans la pita sans faire dégouliner sur le menton la fameuse sauce au yaourt.
Néanmoins une idée germa dans son esprit, et lui qui n’avait jamais mis les pieds à la cuisine devint l’aide de sa femme qui s’interrogea alors sur sa fidélité. Il apprit donc à faire la pâte à pita, à préparer les sauces, à couper les oignons, à griller le mouton et captura au passage le secret de sa femme: la pointe de muscade finale.
Une fois initié, il laissa une longue lettre : « je m’en vais », prit ses cliques et ses recettes et embarqua sur le ferry boat. Il traversa l’Europe et arriva en France bien décidé à empoigner la vie, le coeur léger et le bagage mince, il était certain de conquérir Paris. Il se voyait déjà en tablier blanc, les mains sur les hanches devant son restaurant, « le souvlaki » écrit en dix fois plus gros que le voisin, il se voyait déjà adulé et riche, signant ses photos aux admirateurs qui se bousculaient.
Et c’est ce qu’il advint de Kefka.

09.07.2006

Sur l'écran noir de mes nuits blanches...

La tasse de café turc de Kefka était vide. Raoul en commanda deux autres.
Il était 10:00 du matin quand le pompier et le rescapé noircis laissèrent entrer le silence dans leur conversation. Au-dessus du port, sous le chaud soleil et le ciel blanc, planait encore le parfum âcre des cendres d’où parfois l’on renaît. Raoul ne pouvait réprimer un bâillement, tandis que Kefka hochait la tête le regard perdu sur la surface de son café.


Dans son malheur, la famille Ephkaristopoli ruinée et sans logis allait hériter d’un père et d’un mari, puisque l’intention du bonhomme était bien de reprendre sa place dans la maisonnée. L’affolement général et la nuit rougie comme un atelier de développement photographique, l’avaient maintenu dans son anonymat, mais il allait pourtant falloir passer à l’acte.

La situation malgré tout semblait propice car, c’est bien connu, un dénuement soudain oblige à relativiser, à lâcher prise. Dans la détresse, on se rapproche, on se tient chaud, on range au rayon des accessoires l’orgueil et les espoirs déçus qui n’auront pas servi à vivre mais bien plutôt à se miner.
Kefka réapparaissant tel l’enfant prodige, un bouquet de fleurs à la main, secourant la veuve et l’orphelin, c’est ainsi qu’il espérait se présenter sur le seuil d’une maison qu’il faudrait reconstruire… Mais connaissant son épouse, Kefka avait du souci à se faire. D’ailleurs, il s’en faisait.

Il devait être 10:15 quand trois brunes hébétées passèrent devant leur table. La première reconnut les épaules voûtées de son grand mou, la seconde la suie sur ses joues et la troisième tressaillit en percevant le profil du moustachu. Elles s’arrêtèrent, se regardèrent après une longue minute de stupeur et sans mot dire se dirigèrent vers les deux compères restés aux confins de leur rêverie.

08.06.2006

Voyage intérieur

Raoul Ignacio réfléchissait, bien à distance des échanges dont on le rendait malheureusement témoin en cette fin de matinée.
Il avait encore la possibilité de s'échapper de ce drame familial, d'appeler maman qui lui enverrait bien un mandat et zouh! go back home!  Seulement voilà, tous ces événements avaient eu l'heur de le propulser dans les recoins de sa psyché dont on sort rarement indemne.
Contre toute attente, une question existentielle de l'homme prit naissance dans sa cervelle calcinée: la proie ou l'ombre?  Combien de marins, combien de capitaines avaient, avant lui, prospecté l'intérieur de leur conscience aux abords de terres inconnues? Il lui revint alors en mémoire les dernières images de "Bienvenue à Gattaca" dans lequel le héros mal né révèle à lui-même et au monde, que 80% de risques sont aussi 20% de chances. Et il se souvint de cette phrase: "Si j'ai pu nager si loin, c'est parce que je n'ai jamais économisé mes forces pour le retour".
 
Le soleil au zénith avait ravi les ombres et chacun était désormais posé sur la sienne, seul, face à sa propre destinée. D'ici une heure, tout aurait varié, mais à cet instant précis la cruauté de la lumière ne leur concédait rien. C'est une famille démantelée par la perte du foyer qui s'alignait devant lui, le père avait eu beau émerger de nulle part, les filles et la mère portaient le deuil d'une autre vie. Une vie de drames, de séparations, d'illusions peut-être et de stratégies en tout cas, pour échapper à tout cela.
 
Raoul Ignacio n'avait plus le coeur à la gaudriole, il se sentait chancelant. En fait, il se sentait Homme, empreint d'humanité. Assis sur cette chaise et malgré l'ombre effacée, il y avait le Raoul un peu sot et maladroit et l'Ignacio d'aujourd'hui, marqué au fer rouge de l'expérience et de la vérité. Cette aventure assez peu banale l'interrogeait sur les tenants et aboutissants de nos trajectoires, sur la tournure que prenaient les choses et qu'il allait lui falloir examiner, pour la première fois de sa vie. Il avait été spectateur de ces pieds de nez que réserve parfois l'existence, par la perte et le renouveau simultanés comme pour neutraliser la douleur et la joie, et permettre à chacun de continuer sa route.
 
Les bateaux dodelinaient doucement sur le clapot du port. L'éclat de l'eau projetait son reflet sur les coques et dansait avec elles. Dans les sommets des mâts, les drisses battaient au rythme du mételm. Mais la ville sommeillait, emportée dans une sieste digestive.
 
Raoul Ignacio se leva, jeta quelques pièces sur la table et s'éloigna sur le quai. Les poings enfoncés dans ses poches, il décida de téléphoner à sa mère pour qu'elle n'attende plus son retour. Il avait à vivre quelque chose à cet endroit, il ne savait pas quoi, mais au moins il allait se sentir exister. Cela valait bien un naufrage.

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