16.07.2006
Leader of the pack, yeah !
Raoul Ignacio, tout chaviré qu’il était par la proche rencontre, n’en oubliait pas sa nature de limier et se dirigea vers la ligne de hanche suspendue au parapet.
Il s’accouda près d’elle et reçu en pleine figure une volée de cheveux noirs qui lui cinglèrent les joues. L’affaire lui tournait la tête, le profil restait invisible. Puis, est-ce l’odeur de la sardine, est-ce une irrésistible attraction phéromonale, la créature pivota d’un coup et le scruta droit dans les yeux. Le nez ardent, les sourcils froncés, mais les yeux bleu marine… Une beauté divine.
Dans sa chute et c’est là qu’on se dit que parfois les grandes mutations de la vie tiennent à peu de chose, il avait tenté de se rattraper à ce qu’il y avait de plus proche, c’est-à-dire la robe de la belle.
Ce qui un court instant, celui de l’introduction des iris bleus dans ses pupilles dilatées, semblait présager une rencontre furtive mais hautement chaleureuse, se transforma subitement en un pack rugbystique où pas une chatte n’aurait retrouvé ses petits. La robe faite tout entière d’un fil de coton beige tricoté au crochet se déchira mollement au point de rupture que l’index de Raoul Ignacio avait trouvé d’instinct.
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Friture
Le décalage horaire, la traversée et cette extraordinaire péripétie avaient eu raison de l’énergie toute scoutesque de notre Raoul Ignacio. Il descendit à fond de cale à la recherche de son vélo, puis au milieu des gaz d’échappements s’extirpa du navire. La chaleur du béton, les effluves d’huile d’olive et le bruissement des mouches constituèrent son Welcome in Andros.
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15.07.2006
La tectonique des plaques
Quand elle le vit debout sur son lit, à moitié nu, elle eut un regard de mépris dont Raoul ne su que faire. Son premier réflexe fut de serrer les quadriceps, de croiser chastement les mains sur son boxer lycra puis de sauter du lit. Madame Ephkaristopoli, mère d’un grand garçon et de quatre filles en avait déjà vu de toutes les couleurs. Découragée, elle priait chaque soir depuis 10 ans les dieux de l’Olympe et ceux des orthodoxes aussi, pour que le vent qui rend fou ne permette plus au ferry d’accoster à Andros.
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14.07.2006
Cheval de Troie
Comme à chaque fois, il lui avait fallu se sortir de sa condition, se montrer différent de ce qu’il était et emprunter le costume de l’enfant prodige, à savoir son frère cadet. Une vraie brèle en foot celui-là, mais doué en lettres, en arts, en tout ce qui permet de s’introduire dans les meilleures familles tout en étant d’extraction prolétaire. La culture ! voilà bien un sésame !
Raoul, admiratif l’air de rien, bien davantage des possibilités de conversion que d’un élargissement du champ de vision, avait tôt compris que la proximité d’un tel personnage pourrait lui être d’un grand secours s’il apprenait à capturer l’essentiel de sa science sans s’embarrasser des accessoires.
Il était donc capable à tout moment de tenir une conversation de tout ordre, sauf qu’il fallait quand même pas pousser trop loin le bouchon. Sa recherche d’exotisme n’était pas particulièrement une affaire de goût, mais bien plutôt une stratégie d’évitement de LA question à laquelle il ne saurait pas répondre. Ainsi, il mettait en pratique et en personne ce vieil adage « au royaume des aveugles, les borgnes sont rois ».
Le borgne se mit donc à table, chassa les mouches et engloutit le contenu de son assiette. La bière le fit roter, le yaourt au miel et aux fruits tassa le tout et il frotta son ventre d’un mouvement circulaire de droite à gauche qui, comme il l’avait lu dans les sutras, allait activer sa digestion.
Puis, subitement la lumière s’éteignit. « P’tain » grommela-t-il, « sûr qu’ils ont un couvre-feu dans c’t’île… », il se le leva à la recherche de son Zippo, farfouilla dans son kawoué-besace après s’être cogné le genou au coin du lit. « Bordel ! ». C’est à ce moment-là qu’il aperçut une silhouette dans l’encadrement de la porte qui ne ressemblait pas à celle de sa logeuse. Il fut saisi, se redressa pensant à un bandit, mais si c’était le cas vu les formes, il se serait agi là plutôt d’une Fantomette et il allait la croquer.
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13.07.2006
Double zéro
Il se sentait bien au creux de son siège gainé cuir, brun et blanc. Quelque part, au loin, une colonie de goélands chassait l’éperlan, une sterne et deux albatros faisaient des concours de piqué et sur la ligne des crêtes, les pales des moulins jouaient les sémaphores pour orienter Quichotte.
La capote abaissée lui ouvrait une vue circulaire sur l’ensemble du paysage. Mais il était bien trop concentré pour s’étendre sur le sujet. Un nuage de poussière marquait son sillage. Pas un âne à la ronde qui ose le suivre. Il était vraiment seul au monde.
Il ajusta son foulard en soie et cachemire acheté à Genève chez Burbles & Burbles et vérifia les revers de son costume en lin ficelle qu’il avait eu à New York pour une poignée de dollars chez Sachs sur la 5ème avenue, juste après un coquetèle au Metropolitan Museum.
D’un geste précis et affirmé, il glissa l’ongle de son auriculaire gauche entre deux de ses dents qu’il venait de faire refaire chez Buena Salud, le meilleur prothésiste de Madrid, puis fit glisser avec sa langue un brin des carottes râpées resté coincé depuis le déjeuner. Prévoyant, il s’était mis au carotène y vitamine A un mois avant son séjour en Grèce pour préparer sa peau au bronzage, et les soutes du yacht regorgeaient de légumes frais achetés au Deli’ de chez Harrods’. A Londres, évidemment.
C’est une paire de claques issue des mains cossues de Madame Ephkaristopoli qui le ramena dans sa chambre, sous la lumière tragique de l’ampoule 100 W de chez Vival 7/7, pendant que Maria mouchait sa flamme.
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12.07.2006
4 heures de la vie de Maria
Cette évidence renvoya Maria dans ses quartiers. Malgré toutes les délicatesses qu’elle lui avait prodiguées après le départ de sa mère, Maria n’avait pas réussi à réamorcer une nouvelle mise à feu de cette espèce de fusible, dont elle sentait intuitivement qu’il saurait la mettre en orbite.
Une fois dans sa chambre, elle s’assit sur son lit, passa ses mains sur ses jambes en réfléchissant à son avenir et s’aperçut qu’elles piquaient. Elle se pencha et se souvint subitement qu’elle avait utilisé son dernier rasoir bic 4 jours auparavant et que là, elle était un peu dans la mouise.
Sa pilosité avait toujours été un problème. Sa sœur Mélina, une vraie peste, l’avait accablée toute leur enfance avec cet inconvénient esthétique qui avait définitivement fait la différence entre elles. Maria serait toujours encombrée de poils tandis que Mélina resterait ad vitam plate comme une limande. C’est ainsi que la nature avait réparti les avantages : par défauts.
Avec les progrès de la science, Maria comptait sur l’épilation définitive et Mélina pensait à la prothèse mammaire. Tandis que l’une enlèverait, l’autre ajouterait et la somme des deux devant arriver à zéro, permettait à Madame Ephkaristopoli de croire à des jours dont l’atmosphère friserait la neutralité suisse.
Mélina n’avait pas vidé sa valise, elle baillait grande ouverte sur le lit, et Maria vit tout de suite la trousse de toilette de sa sœur.
Elle brancha l’instrument qui se mit à vibrer, les lames tournèrent, elle prit son courage d’une main et l’outil de l’autre, puis attaqua la jambe gauche.
Deux heures après, un coin de l’oreiller serré entre les dents, alors qu’elle passait l’angle de la malléole et donc la dernière station de son chemin de croix, Mélina ouvrit la porte.
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11.07.2006
Le Bal des Pompiers
Ne sachant trop que faire de ses 10 doigts sinon en utiliser 5 pour réprimer ses bâillements, il regardait sans réagir la maisonnée s’enflammer, la famille s’affoler et les voisins se débiner.
De 2 choses l’une, soit il se jetait à l’eau, soit il allait faire un tour. La première solution, fort héroïque, lui paraissait peu de son ressort et la deuxième lui donnerait mauvaise cote. Que faire ?
Il remonta son caleçon, tira sur le ticheurte qu’il avait pris le temps d’enfiler et pied nus dans les flaques laissées par les seaux d’eau, il se glissa dans le groupe des hommes déjà à l’assaut en tête de peloton.
L’intérieur de la maison semblait complètement investi par les flammes qui léchaient amoureusement les façades. Satisfait de lui-même, comme souvent, il admirait son jeu d’épaules activé par le passage des seaux d’un bras à l’autre. Ses acromions ondulaient, ses biceps roulaient, il se sentait beau, fort et royal.
L’arrivée des pompiers dans un crissement de pneus eut pour effet immédiat de couper court à l’exercice et Raoul, dépossédé, se retrouva au milieu des femmes et des enfants, observant avec effroi et admiration le travail des hommes du feu.
Puis il s’aperçut qu’à sa droite se tenaient la fille du bateau à laquelle il avait sacrifié son sac à dos et à sa gauche Maria, toutes deux absorbées par le spectacle.
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10.07.2006
Mouton Noir
Kefka le grand grec était de retour. Mais camouflé.
Bien des années plus tôt, il avait fui. Sa femme d'abord, ses enfants ensuite et son île dont il avait fait le tour.
La Grèce en ces temps anciens était devenue l'escale de choix de bien des villégiatures et Kefka découvrit que la terre ne se limitait pas à Andros. De partout, débarquaient des créatures blondes à la peau rosée, rousses à la peau blanche, et brunes… bon ça y’en avait assez sur place. Ce qui signifiait que si des physionomies si différentes existaient, c’est qu’ailleurs on vivait différemment. Oui, Kefka était doué de réflexion.
Quelques iotes jetèrent l’ancre dans le port et le souvlaki, qui pourtant n’était qu’un vulgaire sandwich, devint l’emblème de la Grèce entière puisque pas une blonde bronzée emperlousée amarrée ne s’abstint désormais d’en prendre au moins un par jour au comptoir du vieux Zoubi. Kefka observait la chose non sans stupéfaction, compte tenu de la difficulté à croquer dans la pita sans faire dégouliner sur le menton la fameuse sauce au yaourt.
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09.07.2006
Sur l'écran noir de mes nuits blanches...
La tasse de café turc de Kefka était vide. Raoul en commanda deux autres.
Il était 10:00 du matin quand le pompier et le rescapé noircis laissèrent entrer le silence dans leur conversation. Au-dessus du port, sous le chaud soleil et le ciel blanc, planait encore le parfum âcre des cendres d’où parfois l’on renaît. Raoul ne pouvait réprimer un bâillement, tandis que Kefka hochait la tête le regard perdu sur la surface de son café.
Dans son malheur, la famille Ephkaristopoli ruinée et sans logis allait hériter d’un père et d’un mari, puisque l’intention du bonhomme était bien de reprendre sa place dans la maisonnée. L’affolement général et la nuit rougie comme un atelier de développement photographique, l’avaient maintenu dans son anonymat, mais il allait pourtant falloir passer à l’acte.
La situation malgré tout semblait propice car, c’est bien connu, un dénuement soudain oblige à relativiser, à lâcher prise. Dans la détresse, on se rapproche, on se tient chaud, on range au rayon des accessoires l’orgueil et les espoirs déçus qui n’auront pas servi à vivre mais bien plutôt à se miner.
Kefka réapparaissant tel l’enfant prodige, un bouquet de fleurs à la main, secourant la veuve et l’orphelin, c’est ainsi qu’il espérait se présenter sur le seuil d’une maison qu’il faudrait reconstruire… Mais connaissant son épouse, Kefka avait du souci à se faire. D’ailleurs, il s’en faisait.
Il devait être 10:15 quand trois brunes hébétées passèrent devant leur table. La première reconnut les épaules voûtées de son grand mou, la seconde la suie sur ses joues et la troisième tressaillit en percevant le profil du moustachu. Elles s’arrêtèrent, se regardèrent après une longue minute de stupeur et sans mot dire se dirigèrent vers les deux compères restés aux confins de leur rêverie.
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08.06.2006
Voyage intérieur
Il avait encore la possibilité de s'échapper de ce drame familial, d'appeler maman qui lui enverrait bien un mandat et zouh! go back home! Seulement voilà, tous ces événements avaient eu l'heur de le propulser dans les recoins de sa psyché dont on sort rarement indemne.
Contre toute attente, une question existentielle de l'homme prit naissance dans sa cervelle calcinée: la proie ou l'ombre? Combien de marins, combien de capitaines avaient, avant lui, prospecté l'intérieur de leur conscience aux abords de terres inconnues? Il lui revint alors en mémoire les dernières images de "Bienvenue à Gattaca" dans lequel le héros mal né révèle à lui-même et au monde, que 80% de risques sont aussi 20% de chances. Et il se souvint de cette phrase: "Si j'ai pu nager si loin, c'est parce que je n'ai jamais économisé mes forces pour le retour".
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