17.07.2006
Greece, two points
Raoul, Ignacio de son second prénom, resta perplexe sur la valeur symbolique de l’incident. Cet état de latence intellectuelle lui procurait immanquablement une salve d’éternuements. Cette fois encore, il n’y coupa pas ! Un paquet entier de mouchoirs en papier eut d’ailleurs du mal à venir à bout de cette phénoménale extraction nasale itérative. Mais las, il s’était fait depuis bien longtemps une raison. Il se dit qu’il aurait mieux valu prévoir plus de cellulose que de sardines étant donné que dans les Cyclades, comme chacun sait, les cupléiformes sont en bancs plus importants que les mouchoirs de poche !
Il en était à élaborer ces principes conjoncturels plus ou moins alambiqués quand il sentit sur sa nuque de touriste indécis et dans le languissant roulis du rafiot, une brusque sensation de fraîcheur.
Il se retourna.
Entre lui et le soleil se découpait une silhouette, en contre-jour, forcément, qui tanguait au rythme d’une houle nonchalante, se détachant tour à tour sur le bleu du ciel et celui de la mer.
Après les quelques secondes que lui demandèrent ses pupilles pour s’habituer à cette nouvelle image et pendant que dans sa tête la lancinante musique de Zorba le grec semblait s’être installée en boucle, il crut discerner une forme plutôt féminine qui le fixait et son premier réflexe fut d’être légèrement méfiant.
Ses seules expériences grecques restaient dans l’ordre Rastapopoulos, le yaourt et le goût aigrelet de la fêta de discount alimentaire, si l’on peut nommer ainsi le Spar de Salleboeuf où le prix de la livre de café doit concurrencer celui du kilo de caviar ! Avant son départ, ses rares conseillers en tourisme méditerranéen avaient été ses potes du café des marronniers, surtout Marcel qui restait le champion des faiseurs. Il avait « fait » le Maroc, le Portugal et la Grèce, un peu comme on fait la guerre, par ennui ou par hasard, parce que tout le monde le fait et que c’est comme ça.
« Les grecs, tous des pédés » aboyait régulièrement ce brave Marcel après son dix-huitième pastis les samedis soir, jour de manille à Salleboeuf et veille de gueule de bois dominicale…
« Quant à leurs femmes », poursuivait-il dans un discours dithyrambique autant attendu qu’un « vivement dimanche » par un auditoire par avance conquis, quoique « concon » serait plus juste… « Leurs femmes, c’est toutes des mélina mercouri ». La même phrase depuis 30 ans, à se demander si toutes les grecques étaient de vieilles dames irréprochables et impliquées en politique ou si simplement c’était sa métaphore qui commençait à dater…
C’est le son déchirant de la sirène du bac annonçant son arrivée au port qui ramena Raoul à sa touristique réalité…
06:30 Publié dans NotaF. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
16.07.2006
Pou iparchi ena periptero
Durant ses jeunes années, parce qu’il était l’aîné d’une fratrie nombreuse, constituée de trois garçons et de sept sœurs et parce qu’il appartenait à une vieille famille catholique de Salleboeuf, Raoul Ignacio avait fréquenté la plupart des camps organisés par l’abbé Descloud. Il avait été successivement louveteau, puis scout et enfin éclaireur.
Or, au cours de ces nombreuses années de franche camaraderie youcahidi youcahida et de crapahutage autant diurne que nocturne, il avait échappé, et c’était un vrai miracle, à l’intérêt appuyé que l’abbé pouvait montrer à ses jeunes protégés.
Paradoxalement, on peut même dire que ces années pataugas et chants paramilitaires hurlés à tue-tête à l’oreille bienveillante de dame nature, qui était heureusement dure de la feuille, avaient été bénéfiques.
En tout cas, il en mesurait à l’instant l’incommensurable intérêt.
N’écoutant que son instinct « badelpowellien », Raoul Ignacio plongea la main dans la sacoche banane qui ne quittait jamais le contact chaud et humide de sa charmante bedaine naissante de quadra. Il en tira, dans un geste auguste et martial qui échappa pourtant à l’ensemble des badauds, son inséparable couteau suisse. Puis, fébrilement, il saisit son sac à dos et l’ouvrit d’un mouvement sec qui traduisait sa nervosité.
« De dieu… » pesta-il alors qu’une fermeture éclair retorse semblait mettre à mal ses plans de sauvetage d’urgence.
Malgré ce léger contretemps, il s’était passé moins d’une minute entre les prémices d’une solution envisageable naissant dans son cerveau et sa mise à exécution effective. Il prit d’ailleurs quelques secondes pour savourer la beauté féline de cette machinerie tellement efficace qui lui servait d’instinct. Durant ce court instant, il put également embrasser du regard les quatre mètres carrés de pont qui lui servaient de théâtre et faire l’inventaire de l’ensemble de son paquetage qu’il venait de répandre hors du sac tout autour de lui. Une paire de chaussettes roulées en boule s’était arrêtée contre le brodequin gauche du commandant de bord. Un boxer de lycra gris chiné semblait servir de voile au radeau médusé que formaient son nécessaire de toilette et son guide du routard. La majorité de ses affaires s’étalait donc au regard badin des touristes alentour. Il n’en avait cure !
D’une main gauche experte, il tailla quatre orifices aux quatre coins du sac puis s’acharna à en découper le fond.
D’un geste assuré, il saisit la belle cariatide par la taille et lui enfouit d’autorité la tête dans la tunique ainsi fabriquée. Quelques difficultés passagères ralentirent bien évidemment l’opération d’enfilage des bras et des jambes dans les trous qu’il avait pratiqués à cet effet. Il arracha d’ailleurs quelques gémissements à la belle autochtone en lui tordant légèrement les membres. Ces feulements plutôt rauques eurent d’ailleurs un effet fugace mais persistant sur sa personne, ce qui le rendit tout chose !
Se ressaisissant, il saisit le bras droit de sa compagne d’infortune et se redressa, l’entraînant avec lui dans un mouvement ascensionnel fort digne.
Lorsqu’ils furent complètement redressés, il se tourna enfin vers elle et, plongeant son regard dans l’azur de ses yeux, entrouvrit les lèvres et s’essaya à la mise en pratique orale de la méthode rapide d’apprentissage du grec qu’il avait acheté bon marché à Maxi-livres un jour qu’il était passé par Reims.
« Pou iparchi ena periptero* » s’exclama-t-il dans un souffle hésitant mais volontaire…
* "où y a t'il un kiosque ?"
14:15 Publié dans NotaF. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
15.07.2006
Comédie musicale
Il lui sembla qu’une mèche brune lui effleurait les lèvres.
Raoul Ignacio ouvrit les paupières. En se frottant les yeux il se dit qu’il serait fort utile de faire le bilan de cet enchaînement d’évènements qui semblaient se liguer contre lui pour l’empêcher de tourner en rond…
« Allez, mon grand… essaye de faire le point tout de suite, sinon tout ça va partir en live et tu te trouveras de retour à Salleboeuf sans rien avoir compris ».
Généralement, Raoul Ignacio s’appelait « man ».
Lorsqu’il choisissait de se traiter de « mon grand », c’est que la situation n’était pas loin d’être désespérée !
Dans son cerveau tout en désordre, mais était-ce vraiment son cerveau qui était désordonné, il tenta tant bien que mal de tout reclasser.
Amoureux à 10 ans d’une institutrice passionnée de physique quantique et en même temps chef de chœur d’une chorale catholique, il avait souffert d’une rare confusion des sentiments. Confusion d’autant plus pénible que la belle maîtresse était métisse et qu’elle ne jurait que par la philosophie tantrique ! Lui ne lisant à l’époque que les fabuleuses aventures de « Michel », il lut d’ailleurs « Michel à Rome » 27 fois, ne comprit jamais pourquoi Mademoiselle Bamodo avait été mutée dans la Creuse à la fin de l’année scolaire. Ce fut un véritable déchirement. Il avait déjà planifié son redoublement quand tout s’écroula par la faute d’un inspecteur d’académie carriériste qui, visant les palmes, avait élu l‘élue « persona non grata » au simple prétexte qu’elle préférât Claudel à Vallès et qu’elle persistait à ne boutonner ses chemisiers qu’aux deux tiers.
Cette louable intention, où elle ne voyait pas malice mais subterfuge subtil pour capter l’attention des 9 petits mâles de la classe unique de l’école communale de Chazereuil-les-deux-baudets, causa la perte pré pubère de Raoul et orienta à jamais, sinon sa scolarité, du moins sa vie sexuelle et la plupart de ses facultés…
Ainsi devait-il, sous peine de disjoncter, faire souvent le point sur les évènements passés.
Il choisit de débuter ce nouveau classement à son embarquement pour Hora et de le conclure au moment de tomber dans les bras de Morphée.
« Morphée, il est plutôt grec ou romain çui-là » se demanda-t-il ? « Et puis d’abord, c’est un dieu ou une déesse ?»
Comme disait Jeannot, le patron des Marronniers, « de déesse, j’en connais qu’une… c’est la 21, pas vrai, Ginette » ajoutait-il systématiquement en claquant le fessier conséquent de son avenante épouse.
Raoul Ignacio s’abîma instantanément dans le souvenir apaisant du bistrot familier : il revit le comptoir en formica rouge et jaune sur lequel il avait gravé avec un canif les initiales V. B. de Victoire Bamodo, entourées d un trait grossier représentant un cœur. Il avait fait cette œuvre de jeunesse un jour de messe où son père préférant les conneries du père de Jeannot aux sermons du père Jeannot, ça ne s’invente pas, l’avait traîné au café sous prétexte de « caution morale » prétexte auquel il n’avait rien compris à l’époque. Un magnifique percolateur italien en inox trônait sur la moitié bâbord du plan de travail. Les apéritifs anisés occupaient quant à eux une rangée entière du bar. Une collection émérite qui faisait la fierté du paternel de Jeannot et qui, disait-on, amenait, par curiosité, des cars entiers de touristes parisiens le week-end. Il y avait aussi cet indéboulonnable baby-foot sur le bord duquel il avait si souvent déposé une pièce de un franc, « putain, cent balles ! », pour « prendre la gagne »…
Cette gymnastique mémorative l’avait calmé.
Il se tourna vers la fenêtre et s’aperçut qu’il faisait nuit. Il regarda sa montre : 22 heures !
Raoul Ignacio se dressa sur ses pieds nus et se dirigea vers le minuscule cabinet de toilette.
Il s’approcha de la glace qui dominait le lavabo, tritura la peau de son visage, identifia un ou deux points noirs dont il décida de ne pas s’occuper immédiatement, puis effectua un zoom arrière et inspecta son reflet en plan américain.
Il ne fut pas très emballé par ce qu’il vit…
Ses épaules commençaient légèrement à se voûter, ce qui ne faisait pas l’affaire de ses pectoraux de quadra « ramolo » dont le dessin tendait irrésistiblement vers un bas-relief rococo...
Son corps tout entier semblait constitué d’une savante juxtaposition de zones plus ou moins blanches ou bronzées.
Cela dessinait un ensemble virtuel short-marcel-chaussures-chaussettes et bracelet-montre du plus bel effet qui seyait à merveille au galbe convexe et tremblotant qu’il avait vu surgir un beau jour en lieu et place de ses chers abdos qui plaisaient tant alors à ses prévenantes camarades d’amphi !
« Tain, cette fois, faut vraiment que j’me mette au régime », décida-t-il en repartant vers le lit.
Il éclata de rire… Non pas qu'il fut passé maître dans une pratique d'autodérision consentie mais bien parce qu'il venait de penser à sa logeuse, histoire de trouver quelque chose à grignoter et qu'une image lui était nettement apparue : elle ressemblait à Georges Chakiris !
« Yes ! À moi, Bernardo, ramène-toi avec ta bande de Sharks et ton plateau-repas ! Je vais t’éclater la gueule au tzatziki et aux feuilles de vigne !
Maria, Mariaaa, Mariaaa, Mariaaaaaaa ! »
Il était debout sur le lit, en boxer lycra noir et claquant des doigts quand la porte s’ouvrit…
02:10 Publié dans NotaF. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, *de tout et de rien*
14.07.2006
Europe des deux
Bien qu’une partie éloignée de sa famille ait été originaire de Plaisance, Madame Ephkaristopoli n’était pas du genre à tourner autour du pot.
C’est frontalement qu’elle aborda donc Raoul Ignacio, sans manquer d’évaluer d’un œil expert la tension du lycra que son geste de pudeur maladroit n’avait fait que mettre en valeur.
« Vous… bon job en Francia ? » demanda-t-elle en un franglais qui aurait largement eu sa place dans une classe de Première littéraire bien qu’elle se vantât auprès de ses quelques amies d’Andros qu’elle ne connaissait de la langue de Voltaire qu’un mot : euro et de celle de Shakespeare qu’un autre : room !
« Nez », répondit fièrement Raoul Ignacio donnant toute la mesure des efforts consentis dans l’apprentissage délicat d’une langue vivante autant que la preuve de ses aptitudes naturelles à maîtriser les accents étrangers.
Il observa le visage de son hôtesse espérant y découvrir une lueur d’étonnement et de respect entremêlés. Malheureusement, il ne nota pas la moindre variation dans le sourire affiché qui barrait cette drôle de bobine, mi statue praxitèlienne, mi pomme de terre flétrie, burinée par les assauts quotidiens du soleil autant que ceux, anciens, des moustaches avantageuses de son mari décédé. Ce dernier, officier des douanes, était mort en service.
Il faut dire que tenter d’intercepter un hors-bord lancé à vive allure et chargé de cigarettes de contrebande turques, dressé dans un canot pneumatique avec comme seules armes un sifflet et une foi inébranlable en la justice semble, après réflexion, quelque peu suicidaire. Lui, dans le feu de l’action n’y avait vu qu’exercice honnête de son métier et il en fut récompensé.
Sa brave femme et ses cinq orphelins obtinrent une magnifique médaille à titre posthume ainsi qu’un drapeau grec, sa casquette d’apparat et surtout, une petite rente substantielle et mensuelle dédouanant l’administration douanière d’avoir laissé un de ses hommes, mari et père méritant, torrer la proue affûtée d’un « white shark » …
« Gia'sou* ! » murmura la vieille dame en se disant que ce français n’allait pas être difficile à embobiner. Elle pria le seigneur et aussi tous les dieux de l’Olympe que son séjour sous son toit soit le plus court possible ! En effet, il lui sortait déjà par les trous de nez avec sa tronche d’étudiant attardé, son air d’indécrottable empoté et la façon grotesque qu’il avait eu de dire « nai »… C’est pourtant pas compliqué de prononcer « oui » correctement !
Elle eut le sentiment qu’elle avait déjà pour lui l’estime râpeuse et acide d’une belle mère et que cela augurait d’un épilogue heureux quant au futur mariage de son aînée.
Raoul Ignacio crut entendre le bourdon lancinant d’une volée de cloches nuptiales. Cet acouphène prémonitoire, mais il l’ignorait encore, le fit revenir à un questionnement plus pragmatique…
« Vous comprendre français » hurla-t-il ?
« I, grecque, no sourde » ! rétorqua Nissa Ephkaristopoli.
Ils avaient tacitement décidé de s’exprimer dans un salmigondis syntaxique qui leur permettrait de se comprendre sans trop d’efforts.
« Sorry », dit Raoul, urbain et polyglotte.
Baissant d’un ton, il poursuivit :
« Me, enseignant… teacher in university at Paris. Apprendre art antique à students : Aphrodite de Cnide, Victoire de Samothrace, Vénus de Milo… »
Pourquoi me parle-t-il comme un guide touristique celui-là? se demanda Nissa. Je les connais les trésors de notre pays, il me prend pour une ahurie ou quoi? Sous prétexte que monsieur est enseignant, si j’ai bien compris, il doit considérer que la Grèce entière et notre petite île en particulier sont des sites de ruines anciennes seulement peuplées de quelques pâtres avec leur troupeau, d’ânes et de paysannes incultes…
« Mange ! » dit-elle à Raoul Ignacio afin de mettre un terme à cet improbable entrevue, en désignant le plat de tomates dont quelques mouches avaient déjà fait des cubes de fêta, un terrain de jeu sinon d’atterrissage.
« Ma fille Maria passer later, récupère plateau », gloussa-t-elle en ayant le sentiment réjouissant d’être la nouvelle Machiavel…
* « santé ! »
18:50 Publié dans NotaF. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, *de tout et de rien*
13.07.2006
Pâmoison
L'éclairage falot faisait ondoyer deux seins prodigieux qui semblaient s'offrir aux mains du premier cueilleur audacieux.
Raoul Ignacio sentit d'instinct des orientations maraîchères tambouriner à l'endroit de sa virilité. Il se dit qu'en termes d'histoires de jardin et de cueillette, la Grèce en connaissait un rayon et envoya une prière à Héraclès pour que tout ceci ne fut pas qu'un songe.
La main inconnue qui tenait de la plus sensuelle des manières la bougie, augurant de probables caresses savantes sur d'autres hampes plus tactiles, fit faire à cette dernière une lègère translation de bas en haut. La manoeuvre délicate eut pour effet premier d'éclairer le visage de l'intruse et pour corollaire de couper le souffle de Raoul Ignacio !
«L.H.O.O.Q.» hurla-t-il intérieurement, car l'effet de surprise venait de lui interdire la moindre vocalise. Ce visage de Madone, cette ombrageuse pilosité sus-labiale, tout concourait à croire que Pygmalion existât et qu'il se prénommait Marcel.
Du champ de la contemplation béate dans laquelle son frère s'enivrait de Dada, Raoul Ignacio n'avait retenu que cette image de carte postale de Vincienne scapbookée par Rrose Sélavy.
Il ne pouvait se l'expliquer, mais cette vision le mettait dans un état d'excitation tel, qu'il n'aurait pu parier ni sur la résistance physique du lycra, ni sur sa capacité à éviter l'éjaculation précoce.
L'énorme choc émotionnel que subissait Raoul Ignacio durant cette voluptueuse nuit d'été n'était pas seulement dû à la ressemblance de la belle inconnue avec Mona Lisa, mais également au fait qu'elle ne l'était pas, inconnue !
Des milliers de pixels reformaient dans sa tête les traits de sa correspondante «emmessènienne» entrevue lors des récents échanges d'images saccadées qu'enregistre une webcam de supermarché. Sur l'onglet filtre de son logiciel de retouche d'images interne, il venait de sélectionner «renforcement» et il n'arrêtait plus de cliquer sur «contours plus nets» !
Et plus il cliquait, plus l'évidente réalité s'imposait avec délices à son tempérament plutôt cartésien :
c'était Maria, sa Maria !
Il estima à 1m20 la distance qui le séparait du corps chéri. Il décida donc de franchir le pas, au sens propre comme au sens figuré, afin que son propre visage encore contenu dans l'obscurité, apparaisse lui aussi dans le fantasmagorique halo que produisait la source de lumière écologique et millénaire.
Il désirait...
Sentant cet instinct primal et préhistorique lui fourrager les tripes et habiter graduellement son corps caverneux, il esquissa un mouvement de jaillissement aussi prompt que celui d'un sprinteur qui s'extrait des starting-blocks.
N'ayant aucune perception de son corps dans l'espace, Raoul Ignacio réitéra sa rencontre avec l'angle du lit. Celui-ci resta de marbre ou plutôt, de fer, et l'envoya valser aux pieds de la belle hellène qu'elle avait nus et fort mignons.
Raoul Ignacio s'étala donc de tout son long. Dans ce mouvement ample et ridicule, la petitesse de la chambre lui fit franchir le palier en fait de pas, et son visage incrédule se retrouva sous le jupon de Maria. Lieu sanctifiant sans doute mais odorant sûrement car le fumet de sueur fraîche y gagnait largement sur la fragrance de patchouli.
Enivré par ces parfums sauvages et prometteurs ou simplement victime de sa rencontre temporale avec la dure réalité d'un plancher rustique, Raoul Ignacio s'évanouit...
11:35 Publié dans NotaF. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
12.07.2006
Belle maman
L’aller-retour palmaire de son hôtesse, s’il avait été efficace à l’extirper de son trip touristique, n’avait pas permis à Raoul Ignacio de recouvrer suffisamment ses esprits pour rejoindre de manière autonome la moelleuse horizontalité de son lit.
Il fallut donc à la mère comme à la fille un véritable accès de volontariat et d'abnégation bref mais spontané pour trouver une solution viable au transport du bonhomme.
S'il avait été en état de choisir, Raoul Ignacio eut préféré un transport amoureux. Mais pas encore maître de son destin, il laissa la situation prendre ses quartiers du côté brancardier. Résigné, il espéra quand même que l'une ou l'autre fut détentrice du B.N.S. à la mode hellènique car il considérait sa personne suffisament malmenée pour la journée.
« Maria, attrape-lui les jambes, je m’occuperai du buste » intima, en maugréant et en grecque, madame Ephkaristopoli.
La jeune femme obtempéra sans peine puisque cette avantageuse position lui permettait d’apprécier à leur juste valeur les attributs virils de Raoul que le lycra ne manquait pas de souligner de la plus ajustée des manières…
Il faut dire, à sa décharge, qu’excité par son rêve autant que par la vision de Maria arborant son cierge, conservée dans sa mémoire immédiate, le français bandait comme l'âne qu'il venait de prendre pour ralentisseur dans l'onirique aventure dont la conclusion lui piquait encore les joues.
A peine eut-il la force de détourner son regard de celui de l’origine de ses émois qu'il plongea involontairement dans l'humide tranchée mammaire qui occupait voluptueusement l'immédiat en-dessous.
Cela ne manqua pas de renforcer ostensiblement son signe extérieur de richesse et il se mit à chercher un artifice qui lui permettrait de n’y plus penser.
Apercevant la scène dont il était le centre dans le reflet du miroir de la salle de bain, il envisagea deux viatiques à cette situation parfaitement embarrassante : Girodet et Parmentier. Il ne sut tout d’abord lequel choisir qui provoquerait le plus rapidement et en grande quantité, le reflux de son sang du plexus solaire, enfin, un peu plus bas, mais Raoul Ignacio avait une éducation trop policée pour oser dire bas-ventre, aux extrémités de son corps.
Anne Louis lui parut en premier lieu la solution idéale: en effet, être élève de David n’engage pas, de prime abord, à la gaudriole.
L’ardeur qu’il mit à se souvenir du peintre lui fit rapidement regretter d’avoir préféré le disciple au maître. Un tableau venait en effet d’envahir l’espace libre de son cerveau.
En lieu et place de Maria et de sa mère, il voyait l'Indien Chactas, accablé de douleur et le vieil ermite Aubry. Hétérosexuel convaincu autant que consommé, Raoul Ignacio pensa immédiatement que cela suffirait à calmer le feu qui lui ravageait l’entre-jambes. Mais l’esprit est ainsi fait qu’il vous ramène souvent pour ne pas dire toujours à l’endroit même d’où vous vouliez qu'il migrât. Et très vite n’eût-il plus, devant les yeux, que la frêle silhouette autant poétique que sensuelle de la belle métisse Atala…
Chateaubriand qu’on ne pouvait confondre alors avec une pièce de bœuf et qui d’ailleurs n’aurait jamais du l’être si cet obscur client de Chabrillan eut été moins gourmand que réputé, venait rappeler son roman à l’agacement vergé de Raoul Ignacio.
« J'ai passé comme la fleur, j'ai séché comme l'herbe des champs », songea le frère pompeur qui pour l’heure eut préféré être pompé tant il était agacé par sa turgescence déhoussable dont la housse synthétique et moirée ne faisait que souligner l’état.
C’est l’oxymore dans l’âme qu’il voyait bien vivant ce corps de suicidée : ces seins entrevus dans l’entre-bâillement furtif d’un drapé conciliant, ce pubis à peine voilé par un suaire de mousseline transparente… Ces lèvres entr’ouvertes humides de rosée, ces mains fines et délicates à peine crispées sur l’objet convoité…
Dans l’état autant que dans la position où il se trouvait, il se dit que si le coup partait, c’est le menton fourni de madame Ephkaristopoli qui recevrait sans coup férir le projectile ensemencé de son agitation !
Appelant Auguste à la rescousse, son vœu fut enfin exhaussé : être comparé à un vulgaire sac à patates n’ayant rien de très émoustillant, son esprit se calma. Il se sentit décongestionner, résorber, ramollir et l’insignifiant bas-relief qui se substitua à l’énorme ronde bosse au centre de sa personne lui redonna l’espoir qu’un jour il appellerait Nissa « όμορφη μαμά »*…
Pendant ce temps, sans véritable incident ni tamponade d'aucune sorte, les deux femmes avaient fini par l’étendre en travers du lit.
* belle maman
16:15 Publié dans NotaF. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
A la saint Raoul, le feu parfois déboule
La jumelle rentrant du "Bimbo", la boîte la plus poumonée de l’île, avait du plomb sinon dans la tête, du moins dans l’aile.
« Dis donc la frangine » dit-elle sur un ton brouillé par l’excès de whisky-coca et de cigarettes blondes, « faut pas t’faire chier … ».
La fin de cette inoubliable réplique, qui aurait fait l’affaire de Racine s’il avait eu la bonne idée de vouloir rendre Phèdre plus populaire, fut étouffée par la rencontre intempestive de la bouche pulpeuse de Mélina avec le couvre-lit en fourrure acrylique rose qu’elle avait trouvé sur Internet dans un site de produits dérivés à la gloire de Despina Vandi.
La suite fut donc moins compréhensible, du genre « gneugnoigniengneugneugnai…».
Mélina, étendue de tout son long sur le lit, se retourna sur le dos en repoussant du bout du pied la valise dans laquelle son ainée avait eu l'audace de farfouiller. Belliqueuse, elle susurra :
« Mmmmmmh, je crois bien que je vais me le faire le grand tout mou made in France… ».
En prononçant cette phrase, elle étendit les bras en direction du poster de Robbie Williams torse nu qui ornait le mur surplombant son oreiller tout humide des épanchements nocturnes d’une jeune fille solitaire.
Ceci eut pour effet de faire remonter ses seins à la limite de déborder de son T-shirt à col en V…
Pendant un court instant, Maria songea à enfoncer l’épilateur électrique au fond du larynx de sa sœur, mais elle y renonça, de peur de faire de la peine à leur pauvre mère.
« Si tu t’approches de Raoul, ça va être ta fête » lança-t-elle sur un ton glacial et autoritaire qui eut pour effet immédiat de désaoûler Mélina mais aussi de la rendre tellement suspicieuse qu’elle éclata de rire.
« Toi, tu le connais, ce type, c'est sûr !… Je vais le dire à maman ! »
Surprise, Maria fit un faux mouvement et l’épilateur qu’elle conservait bêtement dans la main droite s’attaqua in petto à la magnifique toison synthétique rose signée Despina.
L’émoi synchrone des deux frangines se traduisit par une claque fratricide et simultanée qui les envoya bouler chacune dans un coin de la chambre de Mélina.
Sur le lit, à la limite de la surchauffe, l’épilateur d’origine ukrainienne continuait son rigoureux chemin de saccage en direction de la tête de lit. Robbie lui-même, dans sa posture un peu idiote du mec à moitié nu qui réalise que le staff photo qui l’entoure vient de rentrer ivre mort de la gay pride, semblait interloqué par la situation.
A bout de souffle, la mini machine infernale finit par rendre l’âme dans un drôle de feulement, mélange hétérogène du cri orgasmique d’un couple octogénaire, du flop de la tongue au contact d’une voûte plantaire et de la recherche lente d’un canal sur la bande FM…
Ce qui fit retrouver leurs esprits aux deux sœurs ennemies fut le début d’incendie que ne manqua pas de provoquer la fin tragique de l’épilateur comme si ce petit appareil électrique avait décidé de s’immoler par le feu dans l’ultime sacrifice de réconcilier ses deux utilisatrices préférées.
« Objet inanimé, avait-tu donc une âme ! » s’emporta, lettrée et sans rancune, Maria…
« Merde, appelles plutôt les pompiers !» renchérit Mélina, plus réaliste, en cherchant fébrilement son portable dans le sac à main en forme d’aubergine qu’elle avait laissé sur la commode en rentrant.
Le feu commençait à lécher de ses flammèches le poster du beau Robbie qui ne voyait pas ça d’un très bon œil. Rapidement, la chambre se transforma en un honnête brasier dont la circonscription ne pouvait plus se limiter à un simple seau d’eau.
Le couvre-lit n'était qu'une boule incandescente au milieu d'un enchevêtrement multiple d'objets plus ou moins louches qui se consumaient, la chaleur devenait insupportable, des nuées ardentes venaient à bout du poster tant chéri et de tout le reste. L'incendie se propageait !
Heureusement, les hurlements furieux des deux sœurs avaient fini par réveiller Raoul et Nissa.
Toute la maisonnée se retrouva à l’extérieur, les bras ballants. Les convulsions rouges orangées que projetaient les flammes sur leur corps plus ou moins habillés leur donnaient un air pantomime, en même temps qu’ahuri, hagard ou bien marri bien que madame Ephkaristopoli n’en eut plus depuis longtemps, de mari.
Alors que Raoul se gratouillait la tête, étouffant un bâillement et se disant qu’il n’aurait jamais dû payer d’avance, la sirène des pompiers déchira l’air épais d’une nuit enflammée à Hora.
08:20 Publié dans NotaF. | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
11.07.2006
Dichotomique sa mère
« Ben là, chui scié, ébahi, interdit, stupéfait, ébaubi ! » s’exclama Raoul Ignacio qui avait été pigiste au « Clairon de Salleboeuf » et qui maîtrisait parfaitement l’emploi tacite et réactionnel du dictionnaire des synonymes en cas d’évènement imprévu.
Si un homme averti en vaut deux, il était clair que cette situation-ci plongeait Raoul dans un abîme de questions plutôt manichéennes mais qui lui restaient dûes, elles. Un truc à devenir complètement schizophrène : Maria et Mélina étaient sœurs. Pire, jumelles. Univitellines, monozygotes ou dizygotes, elles étaient toutes les deux complémentaires et à part la loterie, Raoul Ignacio ne voyait pas pour l’heure, d’autre moyen de "tirer" le bon numéro ni d’en préférer l’une à l’autre.
Lui qui depuis si longtemps n’avait rien trouvé à se mettre sous la dent se retrouvait aujourd’hui confronté au choix cornélien d’en faire un, de choix.
D’ailleurs il chut. Mollement, sur les bottes d’un pompier bienveillant qui n’essaya pas d’esquiver la rencontre probable du postérieur raoulien et de l’oignon douloureux qui ornait comme une légion d’honneur son gros orteil gauche.
« Va pas bien le monsieur » dit l’homme du feu dans un français suffisamment débrouillé pour que son interlocuteur puisse opiner du chef.
« Kaput » ironisa Raoul, ce qui ne fit pas rire du tout le brave pompier, puisque si l’on fait un bref point sur cette histoire, tout se passe en Grèce et que ni le latin, ni l’allemand ne sont au programme de soutien scolaire de la caserne d’Hora.
La véritable question que Raoul voyait débarquer avec ses gros tsaroukia n’était plus de savoir qui aimes-tu mais bien quel « M »-tu ! Et cela ne manquait pas de le troubler.
« Putain, ça me fait une belle paire de manches cette nouvelle donne » se dit-il en se remémorant les autres différentes paires qu’il avait pu fréquenter depuis son arrivée sur l’île, plus particulièrement la paire de guiboles de Mélina et la paire de lolos de Maria…
« Elles, belles, toutes trois, hein ? » continua le pompier…
« Comment ça, trois ? Des triplées » s’étrangla Raoul en scrutant dare-dare la scène pyrotechnique qui s’éternisait par manque non pas de volontés mais bien de moyens matériels efficaces et d’expérience. Imaginez : depuis la fin de la seconde guerre mondiale, il n’y avait eu sur l’île en tout et pour tout que deux incendies dont un feu de paille. C’était d’ailleurs à se demander si « on » ne faisait pas durer le plaisir et si « on » n’en prenait pas plein les mirettes pour avoir d'édifiantes histoires à raconter aux veillées cet hiver…
« Ah ah, non ! » s’esclaffa le militaire. « La mère et ses deux filles »…
« Vous… vous les connaissez ? » Répondit Raoul qui n’en était pas à une surprise près…
Le brave homme le prit par l’épaule et l’entraîna à l’écart. Il sortit une petite fiole de Tsikoudia de sous sa grosse veste de cuir, s’en enfila une bonne rasade et la lui tendit. « Bois, fils », intima-t-il au français. «Tu me plais bien, toi » ajouta-t-il en clignant de l’oeil. Interloqué, Raoul eut un geste de recul et colla son postérieur contre un arbre. Il se souvint des mises en garde de Marcel et sentit une petite perle de sueur poindre au sommet de son front.
Toujours rigolard, l’homme aux moustaches poivre et sel mais néanmoins malicieuses poursuivit :
« Je m’appelle Kefka, je viens de Crête. Et ces trois femmes que tu vois… »
« Merde », se dit Raoul, « c’est le destin qui s’acharne ou quoi ! Je vais pèter un câble dans cette histoire à la con, moi »…
La moustache, le regard pétillant, l’haleine exhalant une infime mais entêtante odeur de grappa… Maria était le portrait craché de son père ! Sans lui laisser le temps de finir sa phrase, tout en se sentant légèrement abattu et résigné, Raoul conclut, laconique :
« z’êtes pas mort, vous ? »
05:45 Publié dans NotaF. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
09.07.2006
La métamorphose de Kefka
Avant de s’embarquer à bord du ferry qui devait lui permettre de conquérir le monde, Kefka eut un remord : celui de peiner sa brave femme qui ne le méritait pas.
Il décida donc de réagir en transformant sa fuite poltronne et égoïste en un véritable acte de bravoure. Cela ferait bien sûr de sa petite personne un énième héros au panthéon des demi-dieux grecs qui n’en demandaient pas tant. Mais la supercherie qui germait dans son crâne de mari faux-cul, candidat clandestin à l’exil volontaire, procurerait surtout à sa famille nombreuse et sans le sou sinon de la reconnaissance, du moins quelques subsides…
En effet, de son statut de douanier, Kefka n’avait retiré que deux malheureuses sardines, un comble pour un insulaire voisin d'une mer si poissonneuse, glanées sans éclat, à l’ancienneté et sans aucun nouvel espoir de promotion avant une inéluctable retraite.
Au poste, il avait beau repasser en boucle sa série fétiche de « deux flics à Miami », le cœur n’y était plus. Il ne trouvait dans son métier qu’un ordinaire ennui.
En se répétant, le quotidien se transformait en attendus hebdomadaires qui eux-mêmes engendraient d’annuelles routines.
Il avouait parfois, avec l’aide du Tsikoudia, que c’était justement là la cause de sa vocation.
Mais de voir toutes ces créatures étrangères aux poumons à peine voilés ingurgiter en gloussant des kilos de souvlaki dont la sauce au yaourt dégoulinait jusqu’à s’accrocher au piercing de leur nombril bronzé lui avait tourné les sens…
Lorsqu’il apercevait, du poste des douanes bien situé à la proue de l’île, les cabin-cruisers, les ketchs et autres iotes repartir du port et disparaître à l’horizon, son sang crétois ne faisait qu’un tour.
Dès lors, il n’eut de cesse de trouver un moyen de fausser compagnie à Hora et à ses habitants, famille comprise.
Après l’épisode romantique de la lettre à l’épouse éplorée, qu’il rectifia de justesse, il chercha, en méditerranéen habile, la manière la plus avantageuse et la plus sûre pour son matricule de mener à bien ses plans. Au bout de quelques décades, longues comme des jours sans pita, l’actualité lui fournit l’occasion rêvée…
Depuis quelques semaines, une activité inaccoutumée secouait l’île : un gang de trafiquants de cigarettes avait été repéré dans les eaux territoriales grecques, au large d’Andros et tout ce que le pays comptait d’uniformes était sur les dents, douane comprise, évidemment !
Kefka décida donc qu’il périrait en mer et en héros dans l’interception à mains nues de l’un de ces hors-bords effilés et rapides dont personne n’avait véritablement vu la trace.
Mort au champ d'honneur ou plutôt à la baille, il serait honoré, décoré à titre posthume et sa chère descendance se targuerait du titre de pupille de l'Etat pendant que Nissa, investissant à bon escient la prime méritoire, roucoulerait en paix grâce au loyer des "rooms", portant fièrement le noir du veuvage jusqu'à son dernier souffle...
C’est ainsi qu’il disparut…
Kefka accosta non loin de la rue Mouffetard et fit de si bons sandwiches que son nouveau patronyme « Chez l’Original Souvlaki », entra sous une plume inconditionnelle dans les colonnes incorruptibles d’un guide touristique reconnu :
«…Si vous flânez rue Mouffetard, arrêtez-vous au 62. Vous y découvrirez un bel exemple du 5ème arrondissement et de sa réputation de lieu hétéroclite. Au coeur du quartier Latin, vous trouverez sans doute la meilleure échoppe francilienne de cuisine grecque à emporter. Le patron, un robuste crétois à la moustache poivre et sel plus vraie que nature saura vous proposer un menu typique exceptionnel. Compter une quinzaine d’euros pour la formule complète. Boissons en sus…»
Des allemandes, des belges, des anglaises, des hollandaises et même des japonaises, des auvergnates, des basques, des alsaciennes et aussi quelques corses, Kefka en servit des centaines, en coucha quelques unes, en fit rêver beaucoup mais dut se résoudre à l’évidence : son île creusait un peu plus chaque jour du côté nostalgique de sa grande carcasse tandis que sa renommée internationale ne franchissait pas la Porte d’Orléans, malmenant l’ulcère à l’estomac de son conseiller clientèle de la Banque Européenne de Crédit…
Un beau jour, il y eut vraiment le feu !
12:05 Publié dans NotaF. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
09.06.2006
Du noble art de la boxe
« Tiens ! » s’exclama simplement Nissa qui avait le sens de la répartie, de la litote et de l’indifférence réunies. Kefka haussa les épaules et maugréa quelques mots en grec que Raoul Ignacio ne put saisir ni interpréter comme excuses ou comme agacement.
Les trois femmes s’attablèrent face au ressuscité, laissant leur profil droit à la merci des intrusions furtives d’un regard hexagonal pas forcément franc... Mais que pouvaient-elles craindre à cette heure-ci d’un grand girondin molasson ébouriffé et à moitié endormi ?
La chaleur était montée d’un cran.
Le soleil transformait lentement la terrasse du café en une véritable brique réfractaire alors que l’atmosphère s’installait, elle, dans un début d’ère glaciaire dont seule une éventuelle descendante très douée de la Pythie pourrait prévoir la fin, et encore.
Cela ne manqua pas d’irriter Raoul qui voyait s’envoler en fumée (Ah ! Putain d’incendie de merde, oui …) non seulement une nonchalante fin de congés helléniques payés et mérités mais également l’éventualité tant espérée de fonder enfin un foyer en déclarant sa flamme à l’une ou l’autre des deux petites allumeuses Ephkaristopoli.
Le champ lexical sur lequel il venait d’emmener paître ses pensées lui fit esquisser un bref sourire. « Décidément, tu es indécrottable, man » se dit-il.
Un ange passa.
Omar, garçon de café agnostique qui avait en horreur autant le spectacle d’un ange de passage que celui de voir se sédentariser à la terrasse de son bar des clients qui ne consommaient pas, prit la décision unilatérale autant qu’irrévocable de servir du thé aux dames et un raki aux messieurs.
Personne ne sembla d’ailleurs contester ni réprouver cette initiative. Bien au contraire, chacun trouva dans le bord frais et solide de son verre une raison sans équivoque de continuer à fermer sa gueule et Omar, se sentant conforté dans l’orientation professionnelle qu’il avait donné à sa vie, se servit « in petto » un raki lui aussi afin d’arroser ça…
Le temps s’alanguissait.
Quelques gouttes de sueur perlaient sur le front de Raoul.
Maria, dont le métabolisme se trouvait fort bien pourvu contre les températures élevées, transpirait de concert et les effluves entêtantes que dégageait l’intime repli de ses aisselles commençaient à monter à la tête de son convoité français.
Ainsi, le langage des corps palliait-il le pesant silence de plomb que l’ancien couple finissait de sceller sur leurs retrouvailles pour le moins hasardeuses et dont tout le monde profitait…
La cadette, qui ne voulait pas être en reste et qui ne supportait pas que sa sœur aînée prenne l’initiative, surtout lorsqu’il s’agissait d’une histoire de mec, se mit à effectuer un mouvement imperceptible d’ouverture et de fermeture des cuisses qui eut pour effet de libérer une subtile odeur de jeune fille en friche.
Raoul ressentit rapidement ce changement presque matériel de la composition de l’air. Il identifia parfaitement les appels gazeux de ses voisines sans pouvoir véritablement affirmer que les messages lui étaient directement adressés ni dire laquelle des deux lui faisait le plus d’effet…
Alerté par ces dérives olfactives, Kefka retrouva subitement l’instinct de chef de famille.
Il frappa du poing sur la table.
L’onde de choc fit valser une petite cuillère qui finit sa course sur les dalles de la terrasse en émettant un son pusillanime et aigrelet. Ce son, d’habitude insignifiant, profita de la situation pour revêtir les atours tragiques et éclatants du gong qui annonçait le dixième round entre Jake Lamotta et Marcel Cerdan au Briggs Stadium de Détroit, le 16 juin 1949…
« Il suffit ! Rentrons !» dit-il solennellement.
Madame Ephkaristopoli posa un regard apitoyé sur son ex-mari qui, décidément, n’avait pas mis à profit sa longue escapade pour s’adjuger ne serait-ce qu’une once de jujotte.
« Rentrer où ? Gros malin » souffla-t-elle, plutôt moqueuse et pas peu fière d’avoir si rapidement mouché son très cher réapparu…14:05 Publié dans NotaF. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




