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11.07.2006
Dichotomique sa mère
« Ben là, chui scié, ébahi, interdit, stupéfait, ébaubi ! » s’exclama Raoul Ignacio qui avait été pigiste au « Clairon de Salleboeuf » et qui maîtrisait parfaitement l’emploi tacite et réactionnel du dictionnaire des synonymes en cas d’évènement imprévu.
Si un homme averti en vaut deux, il était clair que cette situation-ci plongeait Raoul dans un abîme de questions plutôt manichéennes mais qui lui restaient dûes, elles. Un truc à devenir complètement schizophrène : Maria et Mélina étaient sœurs. Pire, jumelles. Univitellines, monozygotes ou dizygotes, elles étaient toutes les deux complémentaires et à part la loterie, Raoul Ignacio ne voyait pas pour l’heure, d’autre moyen de "tirer" le bon numéro ni d’en préférer l’une à l’autre.
Lui qui depuis si longtemps n’avait rien trouvé à se mettre sous la dent se retrouvait aujourd’hui confronté au choix cornélien d’en faire un, de choix.
D’ailleurs il chut. Mollement, sur les bottes d’un pompier bienveillant qui n’essaya pas d’esquiver la rencontre probable du postérieur raoulien et de l’oignon douloureux qui ornait comme une légion d’honneur son gros orteil gauche.
« Va pas bien le monsieur » dit l’homme du feu dans un français suffisamment débrouillé pour que son interlocuteur puisse opiner du chef.
« Kaput » ironisa Raoul, ce qui ne fit pas rire du tout le brave pompier, puisque si l’on fait un bref point sur cette histoire, tout se passe en Grèce et que ni le latin, ni l’allemand ne sont au programme de soutien scolaire de la caserne d’Hora.
La véritable question que Raoul voyait débarquer avec ses gros tsaroukia n’était plus de savoir qui aimes-tu mais bien quel « M »-tu ! Et cela ne manquait pas de le troubler.
« Putain, ça me fait une belle paire de manches cette nouvelle donne » se dit-il en se remémorant les autres différentes paires qu’il avait pu fréquenter depuis son arrivée sur l’île, plus particulièrement la paire de guiboles de Mélina et la paire de lolos de Maria…
« Elles, belles, toutes trois, hein ? » continua le pompier…
« Comment ça, trois ? Des triplées » s’étrangla Raoul en scrutant dare-dare la scène pyrotechnique qui s’éternisait par manque non pas de volontés mais bien de moyens matériels efficaces et d’expérience. Imaginez : depuis la fin de la seconde guerre mondiale, il n’y avait eu sur l’île en tout et pour tout que deux incendies dont un feu de paille. C’était d’ailleurs à se demander si « on » ne faisait pas durer le plaisir et si « on » n’en prenait pas plein les mirettes pour avoir d'édifiantes histoires à raconter aux veillées cet hiver…
« Ah ah, non ! » s’esclaffa le militaire. « La mère et ses deux filles »…
« Vous… vous les connaissez ? » Répondit Raoul qui n’en était pas à une surprise près…
Le brave homme le prit par l’épaule et l’entraîna à l’écart. Il sortit une petite fiole de Tsikoudia de sous sa grosse veste de cuir, s’en enfila une bonne rasade et la lui tendit. « Bois, fils », intima-t-il au français. «Tu me plais bien, toi » ajouta-t-il en clignant de l’oeil. Interloqué, Raoul eut un geste de recul et colla son postérieur contre un arbre. Il se souvint des mises en garde de Marcel et sentit une petite perle de sueur poindre au sommet de son front.
Toujours rigolard, l’homme aux moustaches poivre et sel mais néanmoins malicieuses poursuivit :
« Je m’appelle Kefka, je viens de Crête. Et ces trois femmes que tu vois… »
« Merde », se dit Raoul, « c’est le destin qui s’acharne ou quoi ! Je vais pèter un câble dans cette histoire à la con, moi »…
La moustache, le regard pétillant, l’haleine exhalant une infime mais entêtante odeur de grappa… Maria était le portrait craché de son père ! Sans lui laisser le temps de finir sa phrase, tout en se sentant légèrement abattu et résigné, Raoul conclut, laconique :
« z’êtes pas mort, vous ? »
05:45 Publié dans NotaF. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note



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