Page d'accueil | 2006-07 »

09.06.2006

Du noble art de la boxe

« Tiens ! » s’exclama simplement Nissa qui avait le sens de la répartie, de la litote et de l’indifférence réunies. Kefka haussa les épaules et maugréa quelques mots en grec que Raoul Ignacio ne put saisir ni interpréter comme excuses ou comme agacement.

Les trois femmes s’attablèrent face au ressuscité, laissant leur profil droit à la merci des intrusions furtives d’un regard hexagonal pas forcément franc... Mais que pouvaient-elles craindre à cette heure-ci d’un grand girondin molasson ébouriffé et à moitié endormi ?

La chaleur était montée d’un cran.

Le soleil transformait lentement la terrasse du café en une véritable brique réfractaire alors que l’atmosphère s’installait, elle, dans un début d’ère glaciaire dont seule une éventuelle descendante très douée de la Pythie pourrait prévoir la fin, et encore.

Cela  ne manqua pas d’irriter Raoul qui voyait s’envoler en fumée (Ah ! Putain d’incendie de merde, oui …) non seulement une nonchalante fin de congés helléniques payés et mérités mais également l’éventualité tant espérée de fonder enfin un foyer en déclarant sa flamme à l’une ou l’autre des deux petites allumeuses Ephkaristopoli.

Le champ lexical sur lequel il venait d’emmener paître ses pensées lui fit esquisser un bref sourire. « Décidément, tu es indécrottable, man » se dit-il.

Un ange passa.

Omar, garçon de café agnostique qui avait en horreur autant le spectacle d’un ange de passage que celui de voir se sédentariser  à la terrasse de son bar des clients qui ne consommaient pas,  prit la décision unilatérale autant qu’irrévocable de servir du thé aux dames et un raki aux messieurs.

Personne ne sembla d’ailleurs contester ni réprouver cette initiative. Bien au contraire, chacun trouva dans le bord frais et solide de son verre une raison sans équivoque de continuer à fermer sa gueule et Omar, se sentant conforté dans l’orientation professionnelle qu’il avait donné à sa vie, se servit « in petto » un raki lui aussi afin d’arroser ça…

Le temps s’alanguissait.

Quelques gouttes de sueur perlaient sur le front de Raoul.

Maria, dont le métabolisme se trouvait fort bien pourvu contre les températures élevées, transpirait de concert et les effluves entêtantes que dégageait l’intime repli de ses aisselles commençaient à monter à la tête de son convoité français.

Ainsi, le langage des corps palliait-il le pesant silence de plomb que l’ancien couple finissait de sceller sur leurs retrouvailles pour le moins hasardeuses et dont tout le monde profitait…

La cadette, qui ne voulait pas être en reste et qui ne supportait pas que sa sœur aînée prenne l’initiative, surtout lorsqu’il s’agissait d’une histoire de mec, se mit à effectuer un mouvement imperceptible d’ouverture et de fermeture des cuisses qui eut pour effet de libérer une subtile odeur de jeune fille en friche.

Raoul ressentit rapidement ce changement presque matériel de la composition de l’air. Il identifia parfaitement les appels gazeux de ses voisines sans pouvoir véritablement affirmer que les messages lui étaient directement adressés ni dire laquelle des deux lui faisait le plus d’effet…

Alerté par ces dérives olfactives, Kefka retrouva subitement l’instinct de chef de famille.

Il frappa du poing sur la table.

L’onde de choc fit valser une petite cuillère qui finit sa course sur les dalles de la terrasse en émettant un son pusillanime et aigrelet. Ce son, d’habitude insignifiant, profita de la situation pour revêtir les atours tragiques et éclatants du gong qui annonçait le dixième round entre Jake Lamotta et Marcel Cerdan au Briggs Stadium de Détroit, le 16 juin 1949…

« Il suffit ! Rentrons !» dit-il solennellement.

Madame Ephkaristopoli posa un regard apitoyé sur son ex-mari qui, décidément, n’avait pas mis à profit sa longue escapade pour s’adjuger ne serait-ce qu’une once de jujotte.

« Rentrer où ? Gros malin » souffla-t-elle, plutôt moqueuse et pas peu fière d’avoir si rapidement mouché son très cher réapparu…

14:05 Publié dans NotaF. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

08.06.2006

Voyage intérieur

Raoul Ignacio réfléchissait, bien à distance des échanges dont on le rendait malheureusement témoin en cette fin de matinée.
Il avait encore la possibilité de s'échapper de ce drame familial, d'appeler maman qui lui enverrait bien un mandat et zouh! go back home!  Seulement voilà, tous ces événements avaient eu l'heur de le propulser dans les recoins de sa psyché dont on sort rarement indemne.
Contre toute attente, une question existentielle de l'homme prit naissance dans sa cervelle calcinée: la proie ou l'ombre?  Combien de marins, combien de capitaines avaient, avant lui, prospecté l'intérieur de leur conscience aux abords de terres inconnues? Il lui revint alors en mémoire les dernières images de "Bienvenue à Gattaca" dans lequel le héros mal né révèle à lui-même et au monde, que 80% de risques sont aussi 20% de chances. Et il se souvint de cette phrase: "Si j'ai pu nager si loin, c'est parce que je n'ai jamais économisé mes forces pour le retour".
 
Le soleil au zénith avait ravi les ombres et chacun était désormais posé sur la sienne, seul, face à sa propre destinée. D'ici une heure, tout aurait varié, mais à cet instant précis la cruauté de la lumière ne leur concédait rien. C'est une famille démantelée par la perte du foyer qui s'alignait devant lui, le père avait eu beau émerger de nulle part, les filles et la mère portaient le deuil d'une autre vie. Une vie de drames, de séparations, d'illusions peut-être et de stratégies en tout cas, pour échapper à tout cela.
 
Raoul Ignacio n'avait plus le coeur à la gaudriole, il se sentait chancelant. En fait, il se sentait Homme, empreint d'humanité. Assis sur cette chaise et malgré l'ombre effacée, il y avait le Raoul un peu sot et maladroit et l'Ignacio d'aujourd'hui, marqué au fer rouge de l'expérience et de la vérité. Cette aventure assez peu banale l'interrogeait sur les tenants et aboutissants de nos trajectoires, sur la tournure que prenaient les choses et qu'il allait lui falloir examiner, pour la première fois de sa vie. Il avait été spectateur de ces pieds de nez que réserve parfois l'existence, par la perte et le renouveau simultanés comme pour neutraliser la douleur et la joie, et permettre à chacun de continuer sa route.
 
Les bateaux dodelinaient doucement sur le clapot du port. L'éclat de l'eau projetait son reflet sur les coques et dansait avec elles. Dans les sommets des mâts, les drisses battaient au rythme du mételm. Mais la ville sommeillait, emportée dans une sieste digestive.
 
Raoul Ignacio se leva, jeta quelques pièces sur la table et s'éloigna sur le quai. Les poings enfoncés dans ses poches, il décida de téléphoner à sa mère pour qu'elle n'attende plus son retour. Il avait à vivre quelque chose à cet endroit, il ne savait pas quoi, mais au moins il allait se sentir exister. Cela valait bien un naufrage.

17:15 Publié dans NotaV. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

07.06.2006

Anatomie grise

Raoul Ignacio ouvrit un œil.

C’est d’ailleurs tout ce qu’il put faire. Cela commença par le contrarier. Mais très vite, la raison reprenant le dessus, il essaya de rassembler ses quelques pensées aussi enchevêtrées qu’un monticule de tiges de mikado en tout début de partie…

« C’est quoi encore ce plan ? », se demanda-t-il en faisant rouler dans son orbite le globe oculaire valide qui avait du mal à discerner quoi que ce soit, dans l’obscurité ambiante.

« Là, je dois sûrement rêver…J’ai dû manger un truc duraille à digérer hier soir et puis voilà… Le radio réveil va forcément sonner, La voix incompréhensible de ce journaliste mielleux du matin me fera bondir hors de moi et hors du lit et tout ça sera terminé ! Pas de panique, man, il y a toujours une explication logique à tout ! T’es cartésien oui ou merde !  Tu ne vas pas te laisser bluffer par un pauvre petit cauchemar de rien du tout, même si cet enfoiré, question sensations, est plutôt doué et qu’il réussirait presque à te foutre la trouille ! »

 

Raoul Ignacio referma donc l’œil et décida de se rendormir afin de mettre fin à ce maudit cauchemar…

 

« Moi, ça me rappelle ce film de Dalton Trumbo… »

« Johnny got his gun, c’est celui-là dont tu veux parler ? »

« Oui, oui… De toute façon, il en a réalisé qu’un, alors ! »

 

Et ça, c’est quoi encore, se demanda Raoul légèrement en froid avec ses phases de sommeil profond…

A nouveau, il voulut ouvrir les yeux et à nouveau, un seul lui obéit.

 

« Regardes ! Il se réveille ! Va vite prévenir le professeur Chifèrde ! ».

L’image agréable d’un visage féminin attentionné s’ajusta dans le champ visuel restreint de Raoul, qui n’en crut pas son œil…

« Je m’appelle Edith, Edith Maire, je suis infirmière… Ne bougez pas ! Tout va bien !... »

 

2838cd99f533158182a616f05f5711be.jpg

« Tout va bien ! Tu parles s’étrangla Raoul, surpris autant par l’incongruité de la situation que par l’incapacité d’émettre un seul son… C’est dingue ça ! Je ne suis pas en train de rêver là… Putain, Maman, à l'aide !...Mais qu’est-ce qui m’arrive ? »

L'intégralité de son corps, l'oeil gauche excepté... sinistre exception, osa-til en un jeu de mot étymologiquement facile malgré la situation, son corps presque en entier, donc, restait irrémédiablement figé.

Il pensa à cette toile d’ Evariste Vital Luminais, « les énervés de Jumièges » qui l’avait souvent hanté après qu’il eut visité le musée des Beaux Arts de Rouen avec son frère, lorsqu’ils étaient étudiants, sur la trace des lieux de forfaitures de l’une de leurs idoles : Claude Monet.

Le choc avait été tel, qu’il n’avait plus quitté l’hôtel cradingue, repéré dans un Routard dont la date de validité était depuis longtemps dépassée.  Jusqu'à l'ultime minute de leur séjour, il était resté prostré, ahuri, en même temps qu'ému et fasciné par cette œuvre. Il était d'ailleurs retourné la voir, l'année suivante et il s’était dit, à l’époque, qu’il ne devait y avoir pire destinée…

 

Une voix grave et chaude interrompit le fil de ses pensées et le ramena in petto au présent…

« Marguerite vient de me prévenir...Capucine arrive de réa 2, nous prenons le relais !  »…

Raoul Ignacio émit l’hypothèse silencieuse et intransitive qu’il lui apparaissait que nombre d’infirmières portaient un nom de fleur… Sans doute une nouvelle facétie de ce sacré karma, à ranger dans le même chapitre que « tous les bouchers sont bruns ».

Il se crut un instant égaré au coeur du tournage d’une série télé quand il entendit la voix masculine... professeur Chifrède I présume... déclamer de manière sentencieuse et caricaturale : « ses constantes sont bonnes »…

Cela provoqua chez lui un fou rire intérieur aussi bref que bénéfique.

Pourtant, à l’instant, ce n’étaient pas à proprement parlé ses constantes qui tracassaient Raoul Ignacio, mais il lui était extrêmement compliqué de faire partager son point de vue à l’ensemble des personnes qui semblaient s’agiter autour de lui, vu l’état susnommé dans lequel il se trouvait !

La charmante Edith, dont il avait enregistré le frais minois un peu plus tôt, se pencha vers lui en souriant et lui glissa à l’oreille :

« On est parti prévenir votre femme, elle va être folle de joie ! »

 

Raoul Ignacio tourna de l’œil…

01:00 Publié dans NotaF. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

06.06.2006

Il Faut Sauver Raoul

On nous demande sans cesse des nouvelles de Raoul. On nous reproche même de l'avoir, en quelque sorte, occis.

Le on n'est pas un con. 

12:45 Publié dans NotaV. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

Toutes les notes