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14.07.2006
Europe des deux
Bien qu’une partie éloignée de sa famille ait été originaire de Plaisance, Madame Ephkaristopoli n’était pas du genre à tourner autour du pot.
C’est frontalement qu’elle aborda donc Raoul Ignacio, sans manquer d’évaluer d’un œil expert la tension du lycra que son geste de pudeur maladroit n’avait fait que mettre en valeur.
« Vous… bon job en Francia ? » demanda-t-elle en un franglais qui aurait largement eu sa place dans une classe de Première littéraire bien qu’elle se vantât auprès de ses quelques amies d’Andros qu’elle ne connaissait de la langue de Voltaire qu’un mot : euro et de celle de Shakespeare qu’un autre : room !
« Nez », répondit fièrement Raoul Ignacio donnant toute la mesure des efforts consentis dans l’apprentissage délicat d’une langue vivante autant que la preuve de ses aptitudes naturelles à maîtriser les accents étrangers.
Il observa le visage de son hôtesse espérant y découvrir une lueur d’étonnement et de respect entremêlés. Malheureusement, il ne nota pas la moindre variation dans le sourire affiché qui barrait cette drôle de bobine, mi statue praxitèlienne, mi pomme de terre flétrie, burinée par les assauts quotidiens du soleil autant que ceux, anciens, des moustaches avantageuses de son mari décédé. Ce dernier, officier des douanes, était mort en service.
Il faut dire que tenter d’intercepter un hors-bord lancé à vive allure et chargé de cigarettes de contrebande turques, dressé dans un canot pneumatique avec comme seules armes un sifflet et une foi inébranlable en la justice semble, après réflexion, quelque peu suicidaire. Lui, dans le feu de l’action n’y avait vu qu’exercice honnête de son métier et il en fut récompensé.
Sa brave femme et ses cinq orphelins obtinrent une magnifique médaille à titre posthume ainsi qu’un drapeau grec, sa casquette d’apparat et surtout, une petite rente substantielle et mensuelle dédouanant l’administration douanière d’avoir laissé un de ses hommes, mari et père méritant, torrer la proue affûtée d’un « white shark » …
« Gia'sou* ! » murmura la vieille dame en se disant que ce français n’allait pas être difficile à embobiner. Elle pria le seigneur et aussi tous les dieux de l’Olympe que son séjour sous son toit soit le plus court possible ! En effet, il lui sortait déjà par les trous de nez avec sa tronche d’étudiant attardé, son air d’indécrottable empoté et la façon grotesque qu’il avait eu de dire « nai »… C’est pourtant pas compliqué de prononcer « oui » correctement !
Elle eut le sentiment qu’elle avait déjà pour lui l’estime râpeuse et acide d’une belle mère et que cela augurait d’un épilogue heureux quant au futur mariage de son aînée.
Raoul Ignacio crut entendre le bourdon lancinant d’une volée de cloches nuptiales. Cet acouphène prémonitoire, mais il l’ignorait encore, le fit revenir à un questionnement plus pragmatique…
« Vous comprendre français » hurla-t-il ?
« I, grecque, no sourde » ! rétorqua Nissa Ephkaristopoli.
Ils avaient tacitement décidé de s’exprimer dans un salmigondis syntaxique qui leur permettrait de se comprendre sans trop d’efforts.
« Sorry », dit Raoul, urbain et polyglotte.
Baissant d’un ton, il poursuivit :
« Me, enseignant… teacher in university at Paris. Apprendre art antique à students : Aphrodite de Cnide, Victoire de Samothrace, Vénus de Milo… »
Pourquoi me parle-t-il comme un guide touristique celui-là? se demanda Nissa. Je les connais les trésors de notre pays, il me prend pour une ahurie ou quoi? Sous prétexte que monsieur est enseignant, si j’ai bien compris, il doit considérer que la Grèce entière et notre petite île en particulier sont des sites de ruines anciennes seulement peuplées de quelques pâtres avec leur troupeau, d’ânes et de paysannes incultes…
« Mange ! » dit-elle à Raoul Ignacio afin de mettre un terme à cet improbable entrevue, en désignant le plat de tomates dont quelques mouches avaient déjà fait des cubes de fêta, un terrain de jeu sinon d’atterrissage.
« Ma fille Maria passer later, récupère plateau », gloussa-t-elle en ayant le sentiment réjouissant d’être la nouvelle Machiavel…
* « santé ! »
18:50 Publié dans NotaF. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, *de tout et de rien*



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