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15.07.2006
Comédie musicale
Il lui sembla qu’une mèche brune lui effleurait les lèvres.
Raoul Ignacio ouvrit les paupières. En se frottant les yeux il se dit qu’il serait fort utile de faire le bilan de cet enchaînement d’évènements qui semblaient se liguer contre lui pour l’empêcher de tourner en rond…
« Allez, mon grand… essaye de faire le point tout de suite, sinon tout ça va partir en live et tu te trouveras de retour à Salleboeuf sans rien avoir compris ».
Généralement, Raoul Ignacio s’appelait « man ».
Lorsqu’il choisissait de se traiter de « mon grand », c’est que la situation n’était pas loin d’être désespérée !
Dans son cerveau tout en désordre, mais était-ce vraiment son cerveau qui était désordonné, il tenta tant bien que mal de tout reclasser.
Amoureux à 10 ans d’une institutrice passionnée de physique quantique et en même temps chef de chœur d’une chorale catholique, il avait souffert d’une rare confusion des sentiments. Confusion d’autant plus pénible que la belle maîtresse était métisse et qu’elle ne jurait que par la philosophie tantrique ! Lui ne lisant à l’époque que les fabuleuses aventures de « Michel », il lut d’ailleurs « Michel à Rome » 27 fois, ne comprit jamais pourquoi Mademoiselle Bamodo avait été mutée dans la Creuse à la fin de l’année scolaire. Ce fut un véritable déchirement. Il avait déjà planifié son redoublement quand tout s’écroula par la faute d’un inspecteur d’académie carriériste qui, visant les palmes, avait élu l‘élue « persona non grata » au simple prétexte qu’elle préférât Claudel à Vallès et qu’elle persistait à ne boutonner ses chemisiers qu’aux deux tiers.
Cette louable intention, où elle ne voyait pas malice mais subterfuge subtil pour capter l’attention des 9 petits mâles de la classe unique de l’école communale de Chazereuil-les-deux-baudets, causa la perte pré pubère de Raoul et orienta à jamais, sinon sa scolarité, du moins sa vie sexuelle et la plupart de ses facultés…
Ainsi devait-il, sous peine de disjoncter, faire souvent le point sur les évènements passés.
Il choisit de débuter ce nouveau classement à son embarquement pour Hora et de le conclure au moment de tomber dans les bras de Morphée.
« Morphée, il est plutôt grec ou romain çui-là » se demanda-t-il ? « Et puis d’abord, c’est un dieu ou une déesse ?»
Comme disait Jeannot, le patron des Marronniers, « de déesse, j’en connais qu’une… c’est la 21, pas vrai, Ginette » ajoutait-il systématiquement en claquant le fessier conséquent de son avenante épouse.
Raoul Ignacio s’abîma instantanément dans le souvenir apaisant du bistrot familier : il revit le comptoir en formica rouge et jaune sur lequel il avait gravé avec un canif les initiales V. B. de Victoire Bamodo, entourées d un trait grossier représentant un cœur. Il avait fait cette œuvre de jeunesse un jour de messe où son père préférant les conneries du père de Jeannot aux sermons du père Jeannot, ça ne s’invente pas, l’avait traîné au café sous prétexte de « caution morale » prétexte auquel il n’avait rien compris à l’époque. Un magnifique percolateur italien en inox trônait sur la moitié bâbord du plan de travail. Les apéritifs anisés occupaient quant à eux une rangée entière du bar. Une collection émérite qui faisait la fierté du paternel de Jeannot et qui, disait-on, amenait, par curiosité, des cars entiers de touristes parisiens le week-end. Il y avait aussi cet indéboulonnable baby-foot sur le bord duquel il avait si souvent déposé une pièce de un franc, « putain, cent balles ! », pour « prendre la gagne »…
Cette gymnastique mémorative l’avait calmé.
Il se tourna vers la fenêtre et s’aperçut qu’il faisait nuit. Il regarda sa montre : 22 heures !
Raoul Ignacio se dressa sur ses pieds nus et se dirigea vers le minuscule cabinet de toilette.
Il s’approcha de la glace qui dominait le lavabo, tritura la peau de son visage, identifia un ou deux points noirs dont il décida de ne pas s’occuper immédiatement, puis effectua un zoom arrière et inspecta son reflet en plan américain.
Il ne fut pas très emballé par ce qu’il vit…
Ses épaules commençaient légèrement à se voûter, ce qui ne faisait pas l’affaire de ses pectoraux de quadra « ramolo » dont le dessin tendait irrésistiblement vers un bas-relief rococo...
Son corps tout entier semblait constitué d’une savante juxtaposition de zones plus ou moins blanches ou bronzées.
Cela dessinait un ensemble virtuel short-marcel-chaussures-chaussettes et bracelet-montre du plus bel effet qui seyait à merveille au galbe convexe et tremblotant qu’il avait vu surgir un beau jour en lieu et place de ses chers abdos qui plaisaient tant alors à ses prévenantes camarades d’amphi !
« Tain, cette fois, faut vraiment que j’me mette au régime », décida-t-il en repartant vers le lit.
Il éclata de rire… Non pas qu'il fut passé maître dans une pratique d'autodérision consentie mais bien parce qu'il venait de penser à sa logeuse, histoire de trouver quelque chose à grignoter et qu'une image lui était nettement apparue : elle ressemblait à Georges Chakiris !
« Yes ! À moi, Bernardo, ramène-toi avec ta bande de Sharks et ton plateau-repas ! Je vais t’éclater la gueule au tzatziki et aux feuilles de vigne !
Maria, Mariaaa, Mariaaa, Mariaaaaaaa ! »
Il était debout sur le lit, en boxer lycra noir et claquant des doigts quand la porte s’ouvrit…
02:10 Publié dans NotaF. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, *de tout et de rien*



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