18.07.2006

Pré en bulles

Alors voilà. Pour que ce soit lisible sans farfouiller, on a décidé d'inverser toutes les dates de ce système pour que chaque note soit la suite de la précédente et pas l'inverse. Donc, on va un peu remonter le temps, pas le choix ! En espérant que la dernière note, celle qui bouclera ce futur roman de gare, ne soit pas antérieure à la création même du net. On verra bien, on est là pour faire des expériences.

Bien à vous.

La Golden Team.

Et pour ceux qui voudraient connaître l'auteur des superbes illustrations et décors, y'a le mail à gauche là. Comme ça, vous serez en contact direct avec lui, eh eh.

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Une histoire grecque

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chapitre 1

 Première fois

 

L’été les agglutinait. Un besoin incontrôlable de mêler sueur et salives.

La violence et l’intensité de leurs étreintes caniculaires laissaient d’infimes sillons de sel entre ses seins à elle. Ces multiples et fines rigoles blanchâtres qui contrastaient sur le hâle de son corps de méditerranéenne descendaient jusqu’au delta de son pubis.

Après, dans le relâchement de leurs deux corps, il cueillait du bout de la langue ces minuscules cristaux avec la délicatesse et la minutie d’un vieil archéologue.

Cette petite cérémonie qui leur donnait souvent le fou rire se répétait à chaque fois qu’ils venaient de faire l’amour. Elle rythmait les instants de plaisir et était comme un rituel pour  retourner au réel.

L’addition était souvent salée !

 

 

J'ai lavé mon linge en mer Egée

 

En effet ! Belle comme elle était, la grecque aux yeux si tendres le conduisait, le pauvre bougre, à y laisser sa chemise. Des palaces, des restaurants, du Champagne en veux-tu en voilà, rien n'était trop beau pour elle. Faut dire qu'il n'avait pas eu de chance avec les femmes. De son village de Salleboeuf-les-ponts, il n'avait rien tiré. Pas la moindre jeunesse qui l'acceptât en son sein, pas même la moindre postière. Il faut dire à ce propos que depuis quelques années, la 4L jaune s'arrêtait au bout du chemin pour livrer les missives à une floppée de boîtes, bien rangées, toutes pareilles, et que de postière nenni. C'était un grand gaillard arrivé tout droit d'un TOM et qui, ironie du sort, s'appelait Dom, qui s'extirpait du véhicule.

Il avait attendu sans l'attendre, qu'Internet arrive jusque chez lui et c'est là qu'il fit la découverte de sources de plaisir insoupçonnées. Par la force des choses il s'était mis à l'anglais, et désormais, il surfait, il flirtait et sur la vague il n'était pas seul. Il découvrit La Redoute pour aider Madame Chouin sa voisine à passer ses commandes mais, à la nuit tombée, il s'aventurait sur d'autres catalogues beaucoup plus attrayants.

Ainsi il s'essaya au chat, ce qui est une étrange locution pour désigner une conversation. Mais puisque le chat mène à la chatte, il était déterminé à l'adopter. Ainsi, il rencontra des femmes sans tête aux prénoms de stars: des Rita, des Audrey, des Jane. Des Priscilla aussi.

Et puis un jour, il lui sembla que la France était devenue trop petite pour lui, il s'étendit tel un étudiant d'Erasmus sur les rives ensoleillées de l'Adriatique et approcha, un peu inquiet, l'isthme de Corynthe via les ondes alphanumériques. Faudrait-il cette fois-ci apprendre le grec? 

Il s'y colla quand même et apprit par coeur l'article 1 de la déclaration des Droits de l'Homme, histoire de partager un peu de France avec une autochtone, ou plus si affinités.

Αρθρο 1 (article 1) 'Ολοι οι άνθρωποι γεννιούνται ελεύθεροι και ίσοι στην αξιοπρέπεια και τα δικαιώματα. Είναι προικισμένοι με λογική και συνείδηση, και οφείλουν να συμπεριφέρονται μεταξύ τους με πνεύμα αδελφοσύνης. 

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Raoul, car il s'appelait Raoul, rencontra donc Maria, chata avec elle et vit (car il s'était équipé d'une webcam) que la belle, bien que dotée d'une ombrageuse pilosité sus-labiale, cachait fort mal des charmes qui en auraient ravi plus d'un. Mais il était le premier. Il va sans dire qu'au royaume des Spartes ses tongues allaient faire grand effet. Il en acheta, prit son sac et son vélo, puis partit. 

Au Pirée il mangea des sardines à l'huile achetées au petit Spar de Salleboeuf pour attendre le bateau. Une fois embarqué, il eut le mal de mer. Un instant il eut peur d'avoir oublié son dentifrice. Mais non ! Au fond du sac, son superbrite.  Un peu écrasé, un peu débouchonné, mais là.

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17.07.2006

Greece, two points

Raoul, Ignacio de son second prénom, resta perplexe sur la valeur symbolique de l’incident. Cet état de latence intellectuelle lui procurait immanquablement une salve d’éternuements. Cette fois encore, il n’y coupa pas ! Un paquet entier de mouchoirs en papier eut d’ailleurs du mal à venir à bout de cette phénoménale extraction nasale itérative. Mais las, il s’était fait depuis bien longtemps une raison. Il se dit qu’il aurait mieux valu prévoir plus de cellulose que de sardines étant donné que dans les Cyclades, comme chacun sait, les cupléiformes sont en bancs plus importants que les mouchoirs de poche !

Il en était à élaborer ces principes conjoncturels plus ou moins alambiqués quand il sentit sur sa nuque de touriste indécis et dans le languissant roulis du rafiot,  une brusque sensation de fraîcheur.

Il se retourna.

Entre lui et le soleil se découpait une silhouette, en contre-jour, forcément, qui tanguait au rythme d’une houle nonchalante, se détachant tour à tour sur le bleu du ciel et celui de la mer.

Après les quelques secondes que lui demandèrent ses pupilles pour s’habituer à cette nouvelle image et pendant que dans sa tête la lancinante musique de Zorba le grec semblait s’être installée en boucle,  il crut discerner une forme plutôt féminine qui le fixait et son premier réflexe fut d’être légèrement méfiant.

Ses seules expériences grecques restaient dans l’ordre Rastapopoulos, le yaourt et le goût aigrelet de la fêta de discount alimentaire, si l’on peut nommer ainsi le Spar de Salleboeuf  où le prix de la livre de café doit concurrencer celui du kilo de caviar ! Avant son départ, ses rares conseillers en tourisme méditerranéen avaient été ses potes du café des marronniers, surtout Marcel qui restait le champion des faiseurs. Il avait « fait » le Maroc, le Portugal et la Grèce, un peu comme on fait la guerre, par ennui ou par hasard, parce que tout le monde le fait et que c’est comme ça.

 

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« Les grecs, tous des pédés » aboyait régulièrement ce brave Marcel après son dix-huitième pastis les samedis soir, jour de manille à Salleboeuf et veille de gueule de bois dominicale…

« Quant à leurs  femmes », poursuivait-il dans un discours dithyrambique autant attendu qu’un « vivement dimanche » par un auditoire par avance conquis, quoique « concon » serait plus juste…  « Leurs femmes, c’est toutes des mélina mercouri ». La même phrase depuis 30 ans, à se demander si toutes les grecques étaient de vieilles dames irréprochables et impliquées en politique ou si simplement c’était sa métaphore qui commençait à dater…

C’est le son déchirant de la sirène du bac annonçant son arrivée au port qui ramena Raoul à sa touristique réalité… 

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16.07.2006

Leader of the pack, yeah !

La silhouette qui l'avait observé telle l'unique crevette d'une maigre pêche, s'était retournée vers le bastingage dès le premier hurlement de la sirène. On apercevait déjà le port de Hora, ville principale d’Andros, dans les recoins de laquelle se nichait la friandise que Raoul Ignacio envisageait de goûter. Petit à petit, on distinguait les maisons blanches agglutinées aux abords du débarcadère et, debout, faisant face au ferry surgissant, une colonie de femmes en noir gesticulant et criant « rrrrrooom, rrrrrooom ».

Raoul Ignacio, tout chaviré qu’il était par la proche rencontre, n’en oubliait pas sa nature de limier et se dirigea vers la ligne de hanche suspendue au parapet.
Il s’accouda près d’elle et reçu en pleine figure une volée de cheveux noirs qui lui cinglèrent les joues. L’affaire lui tournait la tête, le profil restait invisible. Puis, est-ce l’odeur de la sardine, est-ce une irrésistible attraction phéromonale, la créature pivota d’un coup et le scruta droit dans les yeux. Le nez ardent, les sourcils froncés, mais les yeux bleu marine… Une beauté divine.
Le ferry accosta, puis s’écarta brusquement du quai. Le capitaine qui sans doute avait abusé de retsina entama une marche arrière dont Raoul Ignacio n’eut pas le temps de comprendre le sens, il était déjà par terre, emmêlé dans les jambes et les cheveux de la capiteuse.
Dans sa chute et c’est là qu’on se dit que parfois les grandes mutations de la vie tiennent à peu de chose, il avait tenté de se rattraper à ce qu’il y avait de plus proche, c’est-à-dire la robe de la belle.
Ce qui un court instant, celui de l’introduction des iris bleus dans ses pupilles dilatées, semblait présager une rencontre furtive mais hautement chaleureuse, se transforma subitement en un pack rugbystique où pas une chatte n’aurait retrouvé ses petits. La robe faite tout entière d’un fil de coton beige tricoté au crochet se déchira mollement au point de rupture que l’index de Raoul Ignacio avait trouvé d’instinct.
Tandis que le navire reprenait ses embardées sous les ordres contradictoires des hommes à quai, chaque mouvement de Raoul Ignacio dévidait la robe dont la trame retrouvait l’état originel de simple fil. La belle, prise au piège de ses propres appâts et bien qu’un peu sonnée par le choc, gigotait, vociférait, griffait et le pauvre Raoul se retrouva vite échevelé, livide au milieu de la tempête. La fille couverte désormais d’un p’tit haut beige sans grande utilité pour préserver sa pudeur se colla à Raoul Ignacio comme seul rempart aux sourires goguenards des passagers alertés par le spectacle. Le ferry semblait bien arrimé, il allait falloir débarquer.

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Pou iparchi ena periptero

Durant ses jeunes années, parce qu’il était l’aîné d’une fratrie nombreuse, constituée de trois garçons et de sept sœurs et parce qu’il appartenait à une vieille famille catholique de Salleboeuf, Raoul Ignacio avait fréquenté la plupart des camps organisés par l’abbé Descloud. Il avait été successivement louveteau, puis scout et enfin éclaireur.

Or, au cours de ces nombreuses années de franche camaraderie youcahidi youcahida et de crapahutage autant diurne que nocturne, il avait échappé, et c’était un vrai miracle, à l’intérêt appuyé que l’abbé pouvait montrer à ses jeunes protégés.

Paradoxalement, on peut même dire que ces années pataugas et chants paramilitaires hurlés à tue-tête à l’oreille bienveillante de dame nature, qui était heureusement dure de la feuille, avaient été bénéfiques.

En tout cas, il en mesurait à l’instant l’incommensurable intérêt.

N’écoutant que son instinct « badelpowellien », Raoul Ignacio plongea la main dans la sacoche banane qui ne quittait jamais le contact chaud et humide de sa charmante bedaine naissante de quadra. Il en tira, dans un geste auguste et martial qui échappa pourtant à l’ensemble des badauds, son inséparable couteau suisse. Puis, fébrilement, il saisit son sac à dos et l’ouvrit d’un mouvement sec qui traduisait sa nervosité.

« De dieu… » pesta-il alors qu’une fermeture éclair retorse semblait mettre à mal ses plans de sauvetage d’urgence.

Malgré ce léger contretemps, il s’était passé moins d’une minute entre les prémices d’une solution envisageable naissant dans son cerveau et sa mise à exécution effective. Il prit d’ailleurs quelques secondes pour savourer la beauté féline de cette machinerie tellement efficace qui lui servait d’instinct. Durant ce court instant, il put également embrasser du regard les quatre mètres carrés de pont qui lui servaient de théâtre et faire l’inventaire de l’ensemble de son paquetage qu’il venait de répandre hors du sac tout autour de lui. Une paire de chaussettes roulées en boule s’était arrêtée contre le brodequin gauche du commandant de bord. Un boxer de lycra gris chiné semblait servir de voile au radeau médusé que formaient son nécessaire de toilette et son guide du routard. La majorité de ses affaires s’étalait donc au regard badin des touristes alentour. Il n’en avait cure !

D’une main gauche experte, il tailla quatre orifices aux quatre coins du sac puis s’acharna à en découper le fond.

D’un geste assuré, il saisit la belle cariatide par la taille et lui enfouit d’autorité la tête dans la tunique ainsi fabriquée. Quelques difficultés passagères ralentirent bien évidemment l’opération d’enfilage des bras et des jambes dans les trous qu’il avait pratiqués à cet effet. Il arracha d’ailleurs quelques gémissements à la belle autochtone en lui tordant légèrement les membres. Ces feulements plutôt rauques eurent d’ailleurs un effet fugace mais persistant sur sa personne, ce qui le rendit tout chose !

Se ressaisissant, il saisit le bras droit de sa compagne d’infortune et se redressa, l’entraînant avec lui dans un mouvement ascensionnel fort digne.

Lorsqu’ils furent complètement redressés, il se tourna enfin vers elle et, plongeant son regard dans l’azur de ses yeux, entrouvrit les lèvres et s’essaya à la mise en pratique orale de la méthode rapide d’apprentissage du grec qu’il avait acheté bon marché à Maxi-livres un jour qu’il était passé par Reims.

« Pou iparchi ena periptero* » s’exclama-t-il dans un souffle hésitant mais volontaire…

 

* "où y a t'il un kiosque ?"

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Friture

Ils allaient donc débarquer alors que midi sonnait au clocher. La belle, bien que couverte désormais, traversa la foule de ses admirateurs le regard au ras du pont et retrouva sa valise dans laquelle se trouverait bien une petite tenue qui ne ferait pas honte à ses parents. Elle leur devait bien ça ! Des études à la Sorbonne ne sont pas données à tout le monde, même quand l’oncle est à deux rues de là dans son beau restaurant blanc et bleu qui sent les oignons et l’agneau rôti.
Elle avait bien ri quand Raoul Ignacio lui avait demandé où trouver un kiosque. Elle lui avait répondu «y en a pas beaucoup par ici» presque sans accent. En réalité, elle était consternée et pensa «quel con!» en français aussi.
Raoul Ignacio quant à lui tentait de rassembler ses p'tites affaires. Mais où mettre tout ça? L'était bien mignonne la Mélina (oui, elle s'appelait Mélina), mais la vêtir l'avait dépouillé lui. «Encore un truc karmique ça» se disait-il. Car Raoul Ignacio, du fond de son natal Sallebœuf s'était initié aux cultures orientales et au concept de réincarnation qui l'aidaient pas mal à avancer dans la compréhension du phénomène redondant de «pas-de-bol».
D'une certaine manière, il était soulagé de savoir que ses efforts nécessaires à vaincre les déconvenues étaient le résultat de mauvaises conduites vécues en d'autres temps. Ainsi, il envisageait avec sérénité une vie future puisqu'il accumulait présentement les bonnes actions.
Avec la philosophie orientale et ses multiples facettes, Raoul Ignacio avait découvert le Tao pour homme, qui n'est pas un déodorant, mais un traité anatomophysiologique permettant de bander pendant des heures, sans douleurs, et de contenter les femmes les plus exigeantes.
Pour étudier la question d'une manière moins théorique, il avait commandé dans le catalogue de la Redoute, des cours sur dvd : «Le Yoga Tantrique» et «Les Shakras de la Virilité» animés par des jeunes femmes en maillots de bain. Évidemment, la phase exploratoire de son anatomie avait pris quelques temps et c’est là qu’il regrettait amèrement l’initiation que l’abbé Descloud eut pu lui donner s’il avait été moins nigaud.
Mais pour l'heure, il devait se rassembler et il décida d'utiliser son kawoué comme d’un baluchon.
Le décalage horaire, la traversée et cette extraordinaire péripétie avaient eu raison de l’énergie toute scoutesque de notre Raoul Ignacio. Il descendit à fond de cale à la recherche de son vélo, puis au milieu des gaz d’échappements s’extirpa du navire. La chaleur du béton, les effluves d’huile d’olive et le bruissement des mouches constituèrent son Welcome in Andros.
Il lui fallait maintenant trouver un logis avant que Maria Ephkaristopoli, c’était son nom, ne vienne à sa rencontre. Elle lui avait dit, sur leur dernier échange virtuel, qu’elle saurait où le trouver. Eh bien qu’il en soit ainsi ! Raoul Ignacio était bien trop fatigué pour laisser passer une telle occasion de ne rien faire. Une petite femme vêtue de noir, identique à la vingtaine d’autres qui attendaient le chaland, lui proposa une «room». Il discuta à peine le prix de la nuitée et s’enfonça derrière elle dans le dédale des ruelles blanches de Hora. Sa guide se taisait, son vocabulaire touristique étant limité à 2 mots de 4 lettres : room et euro. Peut-être aussi qu’elle n’était pas causante.
À distance du port, ils ne croisèrent personne, comme si la ville s’était assoupie dans sa digestion des feuilles de vigne farcies et du poivron cru qui, on le sait, est un calvaire pour l’estomac. Enfin, la veuve poussa une porte, longea un patio et fit entrer Raoul Ignacio dans une petite chambre jouxtant une salle de bain sommaire. La fenêtre s’ouvrait sur un figuier, les journées resteraient fraîches, quant aux nuits n'en parlons pas. La femme sortit en enfournant dans sa poche le montant des deux nuitées d’avance. On ne sait jamais avec ces étrangers. Raoul Ignacio posa son barda et son grand corps sur le lit. Et s’endormit.

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15.07.2006

Comédie musicale

Il lui sembla qu’une mèche brune lui effleurait les lèvres.

Raoul Ignacio ouvrit les paupières. En se frottant les yeux il se dit qu’il serait fort utile de faire le bilan de cet enchaînement d’évènements qui semblaient se liguer contre lui pour l’empêcher de tourner en rond…

« Allez, mon grand… essaye de faire le point tout de suite, sinon tout ça va partir en live et tu te trouveras de retour à Salleboeuf sans rien avoir compris ».

Généralement, Raoul Ignacio s’appelait « man ».

Lorsqu’il choisissait de se traiter de « mon grand », c’est que la situation n’était pas loin d’être désespérée !

Dans son cerveau tout en désordre, mais était-ce vraiment son cerveau qui était désordonné, il tenta tant bien que mal de tout reclasser.

Amoureux à 10 ans d’une institutrice passionnée de physique quantique et en même temps chef de chœur d’une chorale catholique, il avait souffert d’une rare confusion des sentiments. Confusion d’autant plus pénible que la belle maîtresse était métisse et qu’elle ne jurait que par la philosophie tantrique ! Lui ne lisant à l’époque que les fabuleuses aventures de « Michel », il lut d’ailleurs « Michel à Rome » 27 fois, ne comprit jamais pourquoi Mademoiselle Bamodo avait été mutée dans la Creuse à la fin de l’année scolaire. Ce fut un véritable déchirement. Il avait déjà planifié son redoublement quand tout s’écroula par la faute d’un inspecteur d’académie carriériste qui, visant les palmes, avait élu l‘élue « persona non grata » au simple prétexte qu’elle préférât Claudel à Vallès et qu’elle persistait à ne boutonner ses chemisiers qu’aux deux tiers.

Cette louable intention, où elle ne voyait pas malice mais subterfuge subtil pour capter l’attention des 9 petits mâles de la classe unique de l’école communale de Chazereuil-les-deux-baudets, causa la perte pré pubère de Raoul et orienta à jamais, sinon sa scolarité, du moins sa vie sexuelle et la plupart de ses facultés…

Ainsi devait-il, sous peine de disjoncter, faire souvent le point sur les évènements passés.

Il choisit de débuter ce nouveau classement à son embarquement pour Hora et de le conclure au moment de tomber dans les bras de Morphée.

« Morphée, il est plutôt grec ou romain çui-là » se demanda-t-il ? « Et puis d’abord, c’est un dieu ou une déesse ?»

Comme disait Jeannot, le patron des Marronniers, « de déesse, j’en connais qu’une… c’est la 21, pas vrai, Ginette » ajoutait-il systématiquement en claquant le fessier conséquent de son avenante épouse.

Raoul Ignacio s’abîma instantanément dans le souvenir apaisant du bistrot familier : il revit le comptoir en formica rouge et jaune sur lequel il avait gravé avec un canif les initiales V. B. de Victoire Bamodo, entourées d un trait grossier représentant un cœur. Il avait fait cette œuvre de jeunesse un jour de messe où son père préférant les conneries du père de Jeannot aux sermons du père Jeannot, ça ne s’invente pas, l’avait traîné au café sous prétexte de « caution morale » prétexte auquel il n’avait rien compris à l’époque. Un magnifique percolateur italien en inox trônait sur la moitié bâbord du plan de travail. Les apéritifs anisés occupaient quant à eux une rangée entière du bar. Une collection émérite qui faisait la fierté du paternel de Jeannot et qui, disait-on, amenait, par curiosité, des cars entiers de touristes parisiens le week-end. Il y avait aussi cet indéboulonnable baby-foot sur le bord duquel il avait si souvent déposé une pièce de un franc, « putain, cent balles ! », pour « prendre la gagne »…

Cette gymnastique mémorative l’avait calmé.

Il se tourna vers la fenêtre et s’aperçut qu’il faisait nuit. Il regarda sa montre : 22 heures !

Raoul Ignacio se dressa sur ses pieds nus et se dirigea vers le minuscule cabinet de toilette.

Il s’approcha de la glace qui dominait le lavabo, tritura la peau de son visage, identifia un ou deux points noirs dont il décida de ne pas s’occuper immédiatement, puis effectua un zoom arrière et inspecta son reflet en plan américain.  

Il ne fut pas très emballé par ce qu’il vit…

Ses épaules commençaient légèrement à se voûter, ce qui ne faisait pas l’affaire de ses pectoraux de quadra « ramolo » dont le dessin tendait irrésistiblement vers un bas-relief rococo...

Son corps tout entier semblait constitué d’une savante juxtaposition de zones plus ou moins blanches ou bronzées.

Cela dessinait un ensemble virtuel short-marcel-chaussures-chaussettes et bracelet-montre du plus bel effet qui seyait à merveille au galbe convexe et tremblotant qu’il avait vu surgir un beau jour en lieu et place de ses chers abdos qui plaisaient tant alors à ses prévenantes camarades d’amphi !

« Tain, cette fois, faut vraiment que j’me mette au régime », décida-t-il en repartant vers le lit.

Il éclata de rire… Non pas qu'il fut passé maître dans une pratique d'autodérision consentie mais bien parce qu'il venait de penser à sa logeuse, histoire de trouver quelque chose à grignoter et qu'une image lui était nettement apparue : elle ressemblait à Georges Chakiris !

« Yes ! À moi, Bernardo, ramène-toi avec ta bande de Sharks et ton plateau-repas ! Je vais t’éclater la gueule au tzatziki et aux feuilles de vigne !

Maria, Mariaaa, Mariaaa, Mariaaaaaaa ! »

Il était debout sur le lit, en boxer lycra noir et claquant des doigts quand la porte s’ouvrit…

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La tectonique des plaques

Évidemment, entrer dans une chambre sans frapper, ce n’est pas digne d’un citoyen de la communauté européenne. Seulement voilà… quand les mains sont prises, un bon coup de savate dans le bas de la porte est la seule issue possible. Et c’est ainsi que Madame Ephkaristopoli signifia son arrivée à Raoul Ignacio.

Quand elle le vit debout sur son lit, à moitié nu, elle eut un regard de mépris dont Raoul ne su que faire. Son premier réflexe fut de serrer les quadriceps, de croiser chastement les mains sur son boxer lycra puis de sauter du lit. Madame Ephkaristopoli, mère d’un grand garçon et de quatre filles en avait déjà vu de toutes les couleurs. Découragée, elle priait chaque soir depuis 10 ans les dieux de l’Olympe et ceux des orthodoxes aussi, pour que le vent qui rend fou ne permette plus au ferry d’accoster à Andros.
Elle avait rêvé secrètement que son idiot de fils, qu’elle surprenait encore, déhanché la bouche ouverte, mimant Sympathy for the Devil accroché à sa lampe de bureau comme à un micro, reste bloqué à Athènes à tout jamais. Quant à ses pimbêches de filles, rien à en tirer. Tous les soirs, c’était la guerre pour la free box, tous les soirs, l’une ou l’autre des 2 aînées hurlait à la mort pour récupérer l’ordinateur. Et tout ce petit monde allait sur ses 30 ans. Il était temps que tout cela cesse.
Elle avait réussi à expédier, non sans mal, sa feignasse de cadette à Paris pour qu’elle y fasse des études. Quant à l’aînée, elle jouait mieux de ses nichons que du bouzouki et 10 années de solfège n’y avaient rien changé. Il ne lui restait guère que ses dernières, des jumelles, pour se tenir encore à carreau. Mais pour combien de temps?
Quand elle découvrit Raoul debout sur son lit, elle soupira de dépit. Pourtant, il était sa seule chance de se débarrasser au plus vite de Maria. Elle lui sourit donc, pour la première fois, et déposa sur la petite table devant la fenêtre, une assiette de salade de tomates y féta, une Heineken et un yaourt. Rien de tel pour amadouer le touriste.

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14.07.2006

Europe des deux

Bien qu’une partie éloignée de sa famille ait été originaire de Plaisance, Madame Ephkaristopoli n’était pas du genre à tourner autour du pot.

C’est frontalement qu’elle aborda donc Raoul Ignacio, sans manquer d’évaluer d’un œil expert la tension du lycra que son geste de pudeur maladroit n’avait fait que mettre en valeur.

« Vous… bon job en Francia ? » demanda-t-elle en un franglais qui aurait largement eu sa place dans une classe de Première littéraire bien qu’elle se vantât auprès de ses quelques amies d’Andros qu’elle ne connaissait de la langue de Voltaire qu’un mot : euro et de celle de Shakespeare qu’un autre : room !

« Nez », répondit fièrement Raoul Ignacio donnant toute la mesure des efforts consentis dans l’apprentissage délicat d’une langue vivante autant que la preuve de ses aptitudes naturelles à maîtriser les accents étrangers.

Il observa le visage de son hôtesse espérant y découvrir une lueur d’étonnement et de respect entremêlés. Malheureusement, il ne nota pas la moindre variation dans le sourire affiché qui barrait cette drôle de bobine, mi statue praxitèlienne, mi pomme de terre flétrie, burinée par les assauts quotidiens du soleil autant que ceux, anciens, des moustaches avantageuses de son mari décédé. Ce dernier, officier des douanes, était mort en service.

Il faut dire que tenter d’intercepter un hors-bord lancé à vive allure et chargé de cigarettes de contrebande turques, dressé dans un canot pneumatique avec comme seules armes un sifflet et une foi inébranlable en la justice semble, après réflexion, quelque peu suicidaire. Lui, dans le feu de l’action n’y avait vu qu’exercice honnête de son métier et il en fut récompensé.

Sa brave femme et ses cinq orphelins obtinrent une magnifique médaille à titre posthume ainsi qu’un drapeau grec, sa casquette d’apparat et surtout, une petite rente substantielle et mensuelle dédouanant l’administration douanière d’avoir laissé un de ses hommes, mari et père méritant, torrer la proue affûtée d’un « white shark » …

 

« Gia'sou* ! » murmura la vieille dame en se disant que ce français n’allait pas être difficile à embobiner. Elle pria le seigneur et aussi tous les dieux de l’Olympe que son séjour sous son toit soit le plus court possible ! En effet, il lui sortait déjà par les trous de nez avec sa tronche d’étudiant attardé, son air d’indécrottable empoté et la façon grotesque qu’il avait eu de dire « nai »… C’est pourtant pas compliqué de prononcer « oui » correctement !

Elle eut le sentiment qu’elle avait déjà pour lui l’estime râpeuse et acide d’une belle mère et que cela augurait d’un épilogue heureux quant au futur mariage de son aînée.

Raoul Ignacio crut entendre le bourdon lancinant d’une volée de cloches nuptiales. Cet acouphène prémonitoire, mais il l’ignorait encore, le fit revenir à un questionnement plus pragmatique…

« Vous comprendre français » hurla-t-il ?

« I, grecque, no sourde » ! rétorqua Nissa Ephkaristopoli.

Ils avaient tacitement décidé de s’exprimer dans un salmigondis syntaxique qui leur permettrait de se comprendre sans trop d’efforts.

« Sorry », dit Raoul, urbain et polyglotte.

Baissant d’un ton, il poursuivit :

« Me, enseignant… teacher in university at Paris. Apprendre art antique à students : Aphrodite de Cnide, Victoire de Samothrace, Vénus de Milo… »

 

Pourquoi me parle-t-il comme un guide touristique celui-là? se demanda Nissa. Je les connais les trésors de notre pays, il me prend pour une ahurie ou quoi? Sous prétexte que monsieur est enseignant, si j’ai bien compris, il doit considérer que la Grèce entière et notre petite île en particulier sont des sites de ruines anciennes seulement peuplées de quelques pâtres avec leur troupeau, d’ânes et de paysannes incultes…

« Mange ! » dit-elle à Raoul Ignacio afin de mettre un terme à cet improbable entrevue, en désignant le plat de tomates dont quelques mouches avaient déjà fait des cubes de fêta, un terrain de jeu sinon d’atterrissage.

« Ma fille Maria passer later, récupère plateau », gloussa-t-elle en ayant le sentiment réjouissant d’être la nouvelle Machiavel…

 

* « santé ! »

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Cheval de Troie

Pauvre Raoul ! qu’avait-il eu besoin de dire encore en mentant éhontément à sa tôlière ?
Comme à chaque fois, il lui avait fallu se sortir de sa condition, se montrer différent de ce qu’il était et emprunter le costume de l’enfant prodige, à savoir son frère cadet. Une vraie brèle en foot celui-là, mais doué en lettres, en arts, en tout ce qui permet de s’introduire dans les meilleures familles tout en étant d’extraction prolétaire. La culture ! voilà bien un sésame !
Raoul, admiratif l’air de rien, bien davantage des possibilités de conversion que d’un élargissement du champ de vision, avait tôt compris que la proximité d’un tel personnage pourrait lui être d’un grand secours s’il apprenait à capturer l’essentiel de sa science sans s’embarrasser des accessoires.

Il était donc capable à tout moment de tenir une conversation de tout ordre, sauf qu’il fallait quand même pas pousser trop loin le bouchon. Sa recherche d’exotisme n’était pas particulièrement une affaire de goût, mais bien plutôt une stratégie d’évitement de LA question à laquelle il ne saurait pas répondre. Ainsi, il mettait en pratique et en personne ce vieil adage « au royaume des aveugles, les borgnes sont rois ».
Le borgne se mit donc à table, chassa les mouches et engloutit le contenu de son assiette. La bière le fit roter, le yaourt au miel et aux fruits tassa le tout et il frotta son ventre d’un mouvement circulaire de droite à gauche qui, comme il l’avait lu dans les sutras, allait activer sa digestion.
Il se balança un long moment sur les pieds arrière de sa chaise, le regard perdu dans la nuit étoilée, rêvassant des yeux bleus de la fille du bateau et de la gorge de Maria dont il mélangeait un peu les visages.
Puis, subitement la lumière s’éteignit. « P’tain » grommela-t-il, « sûr qu’ils ont un couvre-feu dans c’t’île… », il se le leva à la recherche de son Zippo, farfouilla dans son kawoué-besace après s’être cogné le genou au coin du lit. « Bordel ! ». C’est à ce moment-là qu’il aperçut une silhouette dans l’encadrement de la porte qui ne ressemblait pas à celle de sa logeuse. Il fut saisi, se redressa pensant à un bandit, mais si c’était le cas vu les formes, il se serait agi là plutôt d’une Fantomette et il allait la croquer.
Il se tint droit dans l’obscurité, chacun de ses poils dressé comme une antenne pitot*, en arrêt tel le pointer de l’oncle Robert à l’ouverture de la chasse. Il dressa l’oreille, tâta de l’épaisseur de l’espace entre l’intruse et lui, renifla un mélange de patchouli et de sueur fraîche. Puis, le crissement d’un briquet, une flamme qui allume une bougie, une lueur qui nimbe progressivement un décolleté…
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*Sonde disposée sur l'avant du fuselage d’un avion qui permet de mesurer une pression totale à un endroit où l'écoulement de l'air autour de l'avion est arrêté.

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13.07.2006

Pâmoison

L'éclairage falot faisait ondoyer deux seins prodigieux qui semblaient s'offrir aux mains du premier cueilleur audacieux.

Raoul Ignacio sentit d'instinct des orientations maraîchères tambouriner à l'endroit de sa virilité. Il se dit qu'en termes d'histoires de jardin et de cueillette, la Grèce en connaissait un rayon et envoya une prière à Héraclès pour que tout ceci ne fut pas qu'un songe.

La main inconnue qui tenait de la plus sensuelle des manières la bougie, augurant de probables caresses savantes sur d'autres hampes plus tactiles, fit faire à cette dernière une lègère translation de bas en haut. La manoeuvre délicate eut pour effet premier d'éclairer le visage de l'intruse et pour corollaire de couper le souffle de Raoul Ignacio !

«L.H.O.O.Q.» hurla-t-il intérieurement, car l'effet de surprise venait de lui interdire la moindre vocalise. Ce visage de Madone, cette ombrageuse pilosité sus-labiale, tout concourait à croire que Pygmalion existât et qu'il se prénommait Marcel.

Du champ de la contemplation béate dans laquelle son frère s'enivrait de Dada, Raoul Ignacio n'avait retenu que cette image de carte postale de Vincienne scapbookée par Rrose Sélavy.

Il ne pouvait se l'expliquer, mais cette vision le mettait dans un état d'excitation tel, qu'il n'aurait pu parier ni sur la résistance physique du lycra, ni sur sa capacité à éviter l'éjaculation précoce.

L'énorme choc émotionnel que subissait Raoul Ignacio durant cette voluptueuse nuit d'été n'était pas seulement dû à la ressemblance de la belle inconnue avec Mona Lisa, mais également au fait qu'elle ne l'était pas, inconnue !

Des milliers de pixels reformaient dans sa tête les traits de sa correspondante «emmessènienne» entrevue lors des récents échanges d'images saccadées qu'enregistre une webcam de supermarché. Sur l'onglet filtre de son logiciel de retouche d'images interne, il venait de sélectionner «renforcement» et il n'arrêtait plus de cliquer sur «contours plus nets» !

Et plus il cliquait, plus l'évidente réalité s'imposait avec délices à son tempérament plutôt cartésien :

c'était Maria, sa Maria !

Il estima à 1m20 la distance qui le séparait du corps chéri. Il décida donc de franchir le pas, au sens propre comme au sens figuré, afin que son propre visage encore contenu dans l'obscurité, apparaisse lui aussi dans le fantasmagorique halo que produisait la source de lumière écologique et millénaire.

Il désirait...

Sentant cet instinct primal et préhistorique lui fourrager les tripes et habiter graduellement son corps caverneux, il esquissa un mouvement de jaillissement aussi prompt que celui d'un sprinteur qui s'extrait des starting-blocks.

N'ayant aucune perception de son corps dans l'espace, Raoul Ignacio réitéra sa rencontre avec l'angle du lit. Celui-ci resta de marbre ou plutôt, de fer, et l'envoya valser aux pieds de la belle hellène qu'elle avait nus et fort mignons.

Raoul Ignacio s'étala donc de tout son long. Dans ce mouvement ample et ridicule, la petitesse de la chambre lui fit franchir le palier en fait de pas, et son visage incrédule se retrouva sous le jupon de Maria. Lieu sanctifiant sans doute mais odorant sûrement car le fumet de sueur fraîche y gagnait largement sur la fragrance de patchouli.

Enivré par ces parfums sauvages et prometteurs ou simplement victime de sa rencontre temporale avec la dure réalité d'un plancher rustique, Raoul Ignacio s'évanouit...

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Double zéro

La Thunderbird rose modèle Roadster 1956 de Raoul Ignacio fonçait à vive allure sur les routes poudreuses d’Andros. En regardant dans le rétroviseur, il remarqua que ses Ray Ban Aviator Blue Mirror Fadded Silver étaient un tout petit peu de travers, - il les redressa -, et que sur son front une mèche de ses cheveux noirs formait comme un accroche-cœur sous les assauts du vent.
Il se sentait bien au creux de son siège gainé cuir, brun et blanc. Quelque part, au loin, une colonie de goélands chassait l’éperlan, une sterne et deux albatros faisaient des concours de piqué et sur la ligne des crêtes, les pales des moulins jouaient les sémaphores pour orienter Quichotte.

La capote abaissée lui ouvrait une vue circulaire sur l’ensemble du paysage. Mais il était bien trop concentré pour s’étendre sur le sujet. Un nuage de poussière marquait son sillage. Pas un âne à la ronde qui ose le suivre. Il était vraiment seul au monde.
Il ajusta son foulard en soie et cachemire acheté à Genève chez Burbles & Burbles et vérifia les revers de son costume en lin ficelle qu’il avait eu à New York pour une poignée de dollars chez Sachs sur la 5ème avenue, juste après un coquetèle au Metropolitan Museum.
Il remarqua qu’une légère trace de poussière marquait le pli de son pantalon et se promit de le remettre à Magdalena, la ménagère, dès son arrivée.
D’un geste précis et affirmé, il glissa l’ongle de son auriculaire gauche entre deux de ses dents qu’il venait de faire refaire chez Buena Salud, le meilleur prothésiste de Madrid, puis fit glisser avec sa langue un brin des carottes râpées resté coincé depuis le déjeuner. Prévoyant, il s’était mis au carotène y vitamine A un mois avant son séjour en Grèce pour préparer sa peau au bronzage, et les soutes du yacht regorgeaient de légumes frais achetés au Deli’ de chez Harrods’. A Londres, évidemment.
La fatigue commençait à se faire sentir, Raoul Ignacio marinait dans son jus et sentait une légère humidité envahir son entrejambe. Sa dernière nuit passée avec Mélina et Maria l’avait littéralement lessivé. Le décalage horaire, de mauvais canapés à la sardine et d’incroyables contretemps douaniers avaient eu raison de sa belle santé. Il était temps d’arriver.
Hora apparut au loin, puis le port. Il entra à tombeau ouvert dans les ruelles heureusement désertes de la ville. Puis, tout à coup, un âne surgit au carrefour. Le choc fut brutal, frontal. Raoul Ignacio n’eut que le temps de piler. L’animal percuté en plein élan, l’odeur de la carotte sans doute, fit un vol plané au-dessus du capot de la Thunderbird en niquant du même coup les optiques. Raoul Ignacio, partagé entre son amour des bêtes et sa passion des autos, ne su que faire entre laisser l’animal écartelé sur la banquette arrière et le dégager dare-dare pour préserver le cuir brun et blanc de la vue du sang.
En plein conflit psychique, il s’évanouit.
C’est une paire de claques issue des mains cossues de Madame Ephkaristopoli qui le ramena dans sa chambre, sous la lumière tragique de l’ampoule 100 W de chez Vival 7/7, pendant que Maria mouchait sa flamme.

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12.07.2006

Belle maman

L’aller-retour palmaire de son hôtesse, s’il avait été efficace à l’extirper de son trip touristique, n’avait pas permis à Raoul Ignacio de recouvrer suffisamment ses esprits pour rejoindre de manière autonome la moelleuse horizontalité de son lit.

Il fallut donc à la mère comme à la fille un véritable accès de volontariat et d'abnégation bref mais spontané pour trouver une solution viable au transport du bonhomme.

S'il avait été en état de choisir, Raoul Ignacio eut préféré un transport amoureux. Mais pas encore maître de son destin, il laissa la situation prendre ses quartiers du côté brancardier. Résigné, il espéra quand même que l'une ou l'autre fut détentrice du B.N.S. à la mode hellènique car il considérait sa personne suffisament malmenée pour la journée.

« Maria, attrape-lui les jambes, je m’occuperai du buste » intima, en maugréant et en grecque, madame Ephkaristopoli.

La jeune femme obtempéra sans peine puisque cette avantageuse position lui permettait d’apprécier à leur juste valeur les attributs virils de Raoul que le lycra ne manquait pas de souligner de la plus ajustée des manières…

Il faut dire, à sa décharge, qu’excité par son rêve autant que par la vision de Maria arborant son cierge, conservée dans sa mémoire immédiate, le français bandait comme l'âne qu'il venait de prendre pour ralentisseur dans l'onirique aventure dont la conclusion lui piquait encore les joues.

A peine eut-il la force de détourner son regard de celui de l’origine de ses émois qu'il plongea involontairement dans l'humide tranchée mammaire qui occupait voluptueusement l'immédiat en-dessous.

Cela ne manqua pas de renforcer ostensiblement son signe extérieur de richesse et il se mit à chercher un artifice qui lui permettrait de n’y plus penser.

Apercevant la scène dont il était le centre dans le reflet du miroir de la salle de bain, il envisagea deux viatiques à cette situation parfaitement embarrassante : Girodet et Parmentier. Il ne sut tout d’abord lequel choisir qui provoquerait le plus rapidement et en grande quantité, le reflux de son sang du plexus solaire, enfin, un peu plus bas, mais Raoul Ignacio avait une éducation trop policée pour oser dire bas-ventre, aux extrémités de son corps.

Anne Louis lui parut en premier lieu la solution idéale: en effet, être élève de David n’engage pas, de prime abord, à la gaudriole.

L’ardeur qu’il mit à se souvenir du peintre lui fit rapidement regretter d’avoir préféré le disciple au maître. Un tableau venait en effet d’envahir l’espace libre de son cerveau.

En lieu et place de Maria et de sa mère, il voyait l'Indien Chactas, accablé de douleur et le vieil ermite Aubry. Hétérosexuel convaincu autant que consommé, Raoul Ignacio pensa immédiatement que cela suffirait à calmer le feu qui lui ravageait l’entre-jambes. Mais l’esprit est ainsi fait qu’il vous ramène souvent pour ne pas dire toujours à l’endroit même d’où vous vouliez qu'il migrât. Et très vite n’eût-il plus, devant les yeux, que la frêle silhouette autant poétique que sensuelle de la belle métisse Atala…

Chateaubriand qu’on ne pouvait confondre alors avec une pièce de bœuf et qui d’ailleurs n’aurait jamais du l’être si cet obscur client de Chabrillan eut été moins gourmand que réputé, venait rappeler son roman à l’agacement vergé de Raoul Ignacio.

« J'ai passé comme la fleur, j'ai séché comme l'herbe des champs », songea le frère pompeur qui pour l’heure eut préféré être pompé tant il était agacé par sa turgescence déhoussable dont la housse synthétique et moirée ne faisait que souligner l’état.

C’est l’oxymore dans l’âme qu’il voyait bien vivant ce corps de suicidée : ces seins entrevus dans l’entre-bâillement furtif d’un drapé conciliant, ce pubis à peine voilé  par un suaire de mousseline transparente… Ces lèvres entr’ouvertes humides de rosée, ces mains fines et délicates à peine crispées sur l’objet convoité…

Dans l’état autant que dans la position où il se trouvait, il se dit que si le coup partait, c’est le menton fourni de madame Ephkaristopoli qui recevrait sans coup férir le projectile ensemencé de son agitation !

Appelant Auguste à la rescousse, son vœu fut enfin exhaussé : être comparé à un vulgaire sac à patates n’ayant rien de très émoustillant, son esprit se calma. Il se sentit décongestionner, résorber, ramollir et l’insignifiant bas-relief qui se substitua à l’énorme ronde bosse au centre de sa personne lui redonna l’espoir qu’un jour il appellerait Nissa « όμορφη μαμά »*…

 

Pendant ce temps, sans véritable incident ni tamponade d'aucune sorte, les deux femmes avaient fini par l’étendre en travers du lit.

 

 

* belle maman

16:15 Publié dans NotaF. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

4 heures de la vie de Maria

Tant d’émotions pour Raoul Ignacio finirent par l’éteindre complètement. Il sombra comme un parpaing amarré à un pneu, et se posa lentement sur le fond des abysses où ne vivent que des crevettes décolorées et des créatures sans nom (à sa connaissance). Dans le silence des eaux sombres, pas le moindre clapot, pas le moindre mouvement de poisson, de coquillages ou de crustacés. Seul, sourd, aveugle et muet, voilà ce qu’était devenu Raoul.

Cette évidence renvoya Maria dans ses quartiers. Malgré toutes les délicatesses qu’elle lui avait prodiguées après le départ de sa mère, Maria n’avait pas réussi à réamorcer une nouvelle mise à feu de cette espèce de fusible, dont elle sentait intuitivement qu’il saurait la mettre en orbite.

Une fois dans sa chambre, elle s’assit sur son lit, passa ses mains sur ses jambes en réfléchissant à son avenir et s’aperçut qu’elles piquaient. Elle se pencha et se souvint subitement qu’elle avait utilisé son dernier rasoir bic 4 jours auparavant et que là, elle était un peu dans la mouise.

Sa pilosité avait toujours été un problème. Sa sœur Mélina, une vraie peste, l’avait accablée toute leur enfance avec cet inconvénient esthétique qui avait définitivement fait la différence entre elles. Maria serait toujours encombrée de poils tandis que Mélina resterait ad vitam plate comme une limande. C’est ainsi que la nature avait réparti les avantages : par défauts.

Avec les progrès de la science, Maria comptait sur l’épilation définitive et Mélina pensait à la prothèse mammaire. Tandis que l’une enlèverait, l’autre ajouterait et la somme des deux devant arriver à zéro, permettait à Madame Ephkaristopoli de croire à des jours dont l’atmosphère friserait la neutralité suisse.
  
Pour l’heure, 3 heures, Maria fouillait ses tiroirs à la recherche d’un vieux bic. Elle souleva des monceaux de sous-vêtements en tout genre, des paperasses, un tournevis, du rouge à lèvres, des préservatifs, une cartouche d’encre, des perles de rocaille, un éventail, des boules de geisha, des piles AAA et ne trouva rien. Pas la moindre trace de rasoir bic jetable. Sans doute parce qu’ils avaient tous été jetés.
Elle se rassit sur son lit, agacée, énervée, inquiète pour le lendemain matin lorsqu’elle devrait apporter son petit-déjeuner à Raoul. Elle aurait l’air cruche avec cette forêt noire sur les mollets. Elle pensa pleurer et implorer Ste Rita, la patronne des causes désespérées, puis se décida à aller jusqu’à la chambre de Mélina qui n’était pas encore rentrée du Bimbo Club.
Mélina n’avait pas vidé sa valise, elle baillait grande ouverte sur le lit, et Maria vit tout de suite la trousse de toilette de sa sœur.
Elle l’ouvrit fébrilement et ne trouva qu’un épilateur électrique, une moissonneuse-batteuse qu’elle avait déjà utilisée et qui l’avait fait hurler de douleur sous les rires sarcastiques de sa pétasse de sœur.
Elle faillit craquer à ce moment-là, mais avait-elle le choix ?
Elle brancha l’instrument qui se mit à vibrer, les lames tournèrent, elle prit son courage d’une main et l’outil de l’autre, puis attaqua la jambe gauche.
Deux heures après, un coin de l’oreiller serré entre les dents, alors qu’elle passait l’angle de la malléole et donc la dernière station de son chemin de croix, Mélina ouvrit la porte.

11:50 Publié dans NotaV. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, *de tout et de rien*

A la saint Raoul, le feu parfois déboule

La jumelle rentrant du "Bimbo", la boîte la plus poumonée de l’île, avait du plomb sinon dans la tête, du moins dans l’aile.

« Dis donc la frangine » dit-elle sur un ton brouillé par l’excès de whisky-coca et de cigarettes blondes,  « faut pas t’faire chier … ».

La fin de cette inoubliable réplique, qui aurait fait l’affaire de Racine s’il avait eu la bonne idée de vouloir rendre Phèdre plus populaire, fut étouffée par la rencontre intempestive de la bouche pulpeuse de Mélina avec le couvre-lit en fourrure acrylique rose qu’elle avait trouvé sur Internet dans un site de produits dérivés à la gloire de Despina Vandi.

La suite fut donc moins compréhensible, du genre « gneugnoigniengneugneugnai…».

Mélina, étendue de tout son long sur le lit, se retourna sur le dos en repoussant du bout du pied la valise dans laquelle son ainée avait eu l'audace de farfouiller. Belliqueuse, elle susurra :

« Mmmmmmh, je crois bien que je vais me le faire le grand tout mou made in France… ».

En prononçant cette phrase, elle étendit les bras en direction du poster de Robbie Williams torse nu qui ornait le mur surplombant son oreiller tout humide des épanchements nocturnes d’une jeune fille solitaire.

Ceci eut pour effet de faire remonter ses seins à la limite de déborder de son T-shirt à col en V…

Pendant un court instant, Maria songea à enfoncer l’épilateur électrique au fond du larynx de sa sœur, mais elle y renonça, de peur de faire de la peine à leur pauvre mère.

« Si tu t’approches de Raoul, ça va être ta fête » lança-t-elle sur un ton glacial et autoritaire qui eut pour effet immédiat de désaoûler Mélina mais aussi de la rendre tellement suspicieuse qu’elle éclata de rire.

« Toi, tu le connais, ce type, c'est sûr !… Je vais le dire à maman ! »

Surprise, Maria fit un faux mouvement et l’épilateur qu’elle conservait bêtement dans la main droite s’attaqua in petto à la magnifique toison synthétique rose signée Despina.

L’émoi synchrone des deux frangines se traduisit par une claque fratricide et simultanée qui les envoya bouler chacune dans un coin de la chambre de Mélina.

Sur le lit, à la limite de la surchauffe, l’épilateur d’origine ukrainienne continuait son rigoureux chemin de saccage en direction de la tête de lit. Robbie lui-même, dans sa posture un peu idiote du mec à moitié nu qui réalise que le staff photo qui l’entoure vient de rentrer ivre mort de la gay pride,  semblait interloqué par la situation.

A bout de souffle, la mini machine infernale finit par rendre l’âme dans un drôle de feulement, mélange hétérogène du cri orgasmique d’un couple octogénaire, du flop de la tongue au contact d’une voûte plantaire et de la recherche lente d’un canal sur la bande FM…

Ce qui fit retrouver leurs esprits aux deux sœurs ennemies fut le début d’incendie que ne manqua pas de provoquer la fin tragique de l’épilateur comme si ce petit appareil électrique avait décidé de s’immoler par le feu dans l’ultime sacrifice de réconcilier ses deux utilisatrices préférées.

« Objet inanimé, avait-tu donc une âme ! » s’emporta, lettrée et sans rancune, Maria…

« Merde, appelles plutôt les pompiers !» renchérit Mélina, plus réaliste, en cherchant fébrilement son portable dans le sac à main en forme d’aubergine qu’elle avait laissé sur la commode en rentrant.

Le feu commençait à lécher de ses flammèches le poster du beau Robbie qui ne voyait pas ça d’un très bon œil. Rapidement, la chambre se transforma en un honnête brasier dont la circonscription ne pouvait plus se limiter à un  simple seau d’eau.

Le couvre-lit n'était qu'une boule incandescente au milieu d'un enchevêtrement multiple d'objets plus ou moins louches qui se consumaient, la chaleur devenait insupportable, des nuées ardentes venaient à bout du poster tant chéri et de tout le reste. L'incendie se propageait !

Heureusement, les hurlements furieux des deux sœurs avaient fini par réveiller Raoul et Nissa.

Toute la maisonnée se retrouva à l’extérieur, les bras ballants. Les convulsions rouges orangées que projetaient les flammes sur leur corps plus ou moins habillés leur donnaient un air pantomime, en même temps qu’ahuri, hagard ou bien marri bien que madame Ephkaristopoli n’en eut plus depuis longtemps, de mari.

medium_hora_en_flammes.jpg

 

Alors que Raoul se gratouillait la tête, étouffant un bâillement et se disant qu’il n’aurait jamais dû payer d’avance, la sirène des pompiers déchira l’air épais d’une nuit enflammée à Hora.

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11.07.2006

Le Bal des Pompiers

Raoul qui n’avait jamais quitté Sallebœuf-les-ponts commençait à trouver l’exotisme un tout petit peu pénible. Ses vacances étaient un enfer et la rencontre avec la belle finissait par sentir le roussi. Dans quelle galère s’était-il fourré ?
Ne sachant trop que faire de ses 10 doigts sinon en utiliser 5 pour réprimer ses bâillements, il regardait sans réagir la maisonnée s’enflammer, la famille s’affoler et les voisins se débiner.
De 2 choses l’une, soit il se jetait à l’eau, soit il allait faire un tour. La première solution, fort héroïque, lui paraissait peu de son ressort et la deuxième lui donnerait mauvaise cote. Que faire ?
Il remonta son caleçon, tira sur le ticheurte qu’il avait pris le temps d’enfiler et pied nus dans les flaques laissées par les seaux d’eau, il se glissa dans le groupe des hommes déjà à l’assaut en tête de peloton.
L’intérieur de la maison semblait complètement investi par les flammes qui léchaient amoureusement les façades. Satisfait de lui-même, comme souvent, il admirait son jeu d’épaules activé par le passage des seaux d’un bras à l’autre. Ses acromions ondulaient, ses biceps roulaient, il se sentait beau, fort et royal.
L’arrivée des pompiers dans un crissement de pneus eut pour effet immédiat de couper court à l’exercice et Raoul, dépossédé, se retrouva au milieu des femmes et des enfants, observant avec effroi et admiration le travail des hommes du feu.
Puis il s’aperçut qu’à sa droite se tenaient la fille du bateau à laquelle il avait sacrifié son sac à dos et à sa gauche Maria, toutes deux absorbées par le spectacle.

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Dichotomique sa mère

« Ben là, chui scié, ébahi, interdit, stupéfait, ébaubi ! » s’exclama Raoul Ignacio qui avait été pigiste au « Clairon de Salleboeuf » et qui maîtrisait parfaitement l’emploi tacite et réactionnel du dictionnaire des synonymes en cas d’évènement imprévu.

Si un homme averti en vaut deux, il était clair que cette situation-ci plongeait Raoul dans un abîme de questions plutôt manichéennes mais qui lui restaient dûes, elles. Un truc à devenir complètement schizophrène : Maria et Mélina étaient sœurs. Pire, jumelles. Univitellines, monozygotes ou dizygotes, elles étaient toutes les deux complémentaires et à part la loterie, Raoul Ignacio ne voyait pas pour l’heure, d’autre moyen de "tirer" le bon numéro ni d’en préférer l’une à l’autre.

 Lui qui depuis si longtemps n’avait rien trouvé à se mettre sous la dent se retrouvait aujourd’hui confronté au choix cornélien d’en faire un, de choix.

D’ailleurs il chut. Mollement, sur les bottes d’un pompier bienveillant qui n’essaya pas d’esquiver la rencontre probable du postérieur raoulien et de l’oignon douloureux qui ornait comme une légion d’honneur son gros orteil gauche.

« Va pas bien le monsieur » dit l’homme du feu dans un français suffisamment débrouillé pour que son interlocuteur puisse opiner du chef.

« Kaput » ironisa Raoul, ce qui ne fit pas rire du tout le brave pompier, puisque si l’on fait un bref point sur cette histoire, tout se passe en Grèce et que ni le latin, ni l’allemand ne sont au programme de soutien scolaire de la caserne d’Hora.

La véritable question que Raoul voyait débarquer avec ses gros tsaroukia n’était plus de savoir qui aimes-tu mais bien quel « M »-tu ! Et cela ne manquait pas de le troubler.

« Putain, ça me fait une belle paire de manches cette nouvelle donne » se dit-il en se remémorant les autres différentes paires qu’il avait pu fréquenter depuis son arrivée sur l’île, plus particulièrement la paire de guiboles de Mélina et la paire de lolos de Maria…

« Elles, belles, toutes trois, hein ? » continua le pompier…

« Comment ça, trois ? Des triplées » s’étrangla Raoul en scrutant dare-dare la scène pyrotechnique qui s’éternisait par manque non pas de volontés mais bien de moyens matériels efficaces et d’expérience. Imaginez : depuis la fin de la seconde guerre mondiale, il n’y avait eu sur l’île en tout et pour tout que deux incendies dont un feu de paille. C’était d’ailleurs à se demander si « on » ne faisait pas durer le plaisir et si « on » n’en prenait pas plein les mirettes pour avoir d'édifiantes histoires à raconter aux veillées cet hiver…

« Ah ah, non ! » s’esclaffa le militaire. « La mère et ses deux filles »…

« Vous… vous les connaissez ? » Répondit Raoul qui n’en était pas à une surprise près…

Le brave homme le prit par l’épaule et l’entraîna à l’écart. Il sortit une petite fiole de Tsikoudia de sous sa grosse veste de cuir, s’en enfila une bonne rasade et la lui tendit. « Bois, fils », intima-t-il au français. «Tu me plais bien, toi » ajouta-t-il en clignant de l’oeil. Interloqué, Raoul eut un geste de recul et colla son postérieur contre un arbre. Il se souvint des mises en garde de Marcel et sentit une petite perle de sueur poindre au sommet de son front.

Toujours rigolard, l’homme aux moustaches poivre et sel mais néanmoins malicieuses poursuivit :

« Je m’appelle Kefka, je viens de Crête. Et ces trois femmes que tu vois… »

« Merde », se dit Raoul, « c’est le destin qui s’acharne ou quoi ! Je vais pèter un câble dans cette histoire à la con, moi »… 

La moustache, le regard pétillant, l’haleine exhalant une infime mais entêtante odeur de grappa… Maria était le portrait craché de son père ! Sans lui laisser le temps de finir sa phrase, tout en se sentant légèrement abattu et résigné, Raoul conclut, laconique : 

« z’êtes pas mort, vous ? »

05:45 Publié dans NotaF. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

10.07.2006

Mouton Noir

Le grand moustachu esquissa un sourire qui fit jaillir un superbe éclat émail diamant. Faut dire que la gencive était sombre et quand la gencive est sombre, par contraste la dent est plus blanche.
Kefka le grand grec était de retour. Mais camouflé.

Bien des années plus tôt, il avait fui. Sa femme d'abord, ses enfants ensuite et son île dont il avait fait le tour.
La Grèce en ces temps anciens était devenue l'escale de choix de bien des villégiatures et Kefka découvrit que la terre ne se limitait pas à Andros. De partout, débarquaient des créatures blondes à la peau rosée, rousses à la peau blanche, et brunes… bon ça y’en avait assez sur place. Ce qui signifiait que si des physionomies si différentes existaient, c’est qu’ailleurs on vivait différemment. Oui, Kefka était doué de réflexion.

Quelques iotes jetèrent l’ancre dans le port et le souvlaki, qui pourtant n’était qu’un vulgaire sandwich, devint l’emblème de la Grèce entière puisque pas une blonde bronzée emperlousée amarrée ne s’abstint désormais d’en prendre au moins un par jour au comptoir du vieux Zoubi. Kefka observait la chose non sans stupéfaction, compte tenu de la difficulté à croquer dans la pita sans faire dégouliner sur le menton la fameuse sauce au yaourt.
Néanmoins une idée germa dans son esprit, et lui qui n’avait jamais mis les pieds à la cuisine devint l’aide de sa femme qui s’interrogea alors sur sa fidélité. Il apprit donc à faire la pâte à pita, à préparer les sauces, à couper les oignons, à griller le mouton et captura au passage le secret de sa femme: la pointe de muscade finale.
Une fois initié, il laissa une longue lettre : « je m’en vais », prit ses cliques et ses recettes et embarqua sur le ferry boat. Il traversa l’Europe et arriva en France bien décidé à empoigner la vie, le coeur léger et le bagage mince, il était certain de conquérir Paris. Il se voyait déjà en tablier blanc, les mains sur les hanches devant son restaurant, « le souvlaki » écrit en dix fois plus gros que le voisin, il se voyait déjà adulé et riche, signant ses photos aux admirateurs qui se bousculaient.
Et c’est ce qu’il advint de Kefka.

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09.07.2006

La métamorphose de Kefka

Avant de s’embarquer à bord du ferry qui devait lui permettre de conquérir le monde, Kefka eut un remord : celui de peiner sa brave femme qui ne le méritait pas.

Il décida donc de réagir en transformant sa fuite poltronne et égoïste en un véritable acte de bravoure. Cela ferait bien sûr de sa petite personne un énième héros au panthéon des demi-dieux grecs qui n’en demandaient pas tant. Mais la supercherie qui germait dans son crâne de mari faux-cul, candidat clandestin à l’exil volontaire, procurerait surtout à sa famille nombreuse et sans le sou sinon de la reconnaissance, du moins quelques subsides…

 

En effet, de son statut de douanier, Kefka n’avait retiré que deux malheureuses sardines, un comble pour un insulaire voisin d'une mer si poissonneuse,  glanées sans éclat, à l’ancienneté et sans aucun nouvel espoir de promotion avant une inéluctable retraite.

Au poste, il avait beau repasser en boucle sa série fétiche de « deux flics à Miami », le cœur n’y était plus. Il ne trouvait dans son métier qu’un ordinaire ennui.

En se répétant, le quotidien se transformait en attendus hebdomadaires qui eux-mêmes engendraient d’annuelles routines.

Il avouait parfois, avec l’aide du Tsikoudia, que c’était justement là la cause de sa vocation.

Mais de voir toutes ces créatures étrangères aux poumons à peine voilés ingurgiter en gloussant des kilos de souvlaki dont la sauce au yaourt dégoulinait jusqu’à s’accrocher au piercing de leur nombril bronzé lui avait tourné les sens…

Lorsqu’il apercevait, du poste des douanes bien situé à la proue de l’île, les cabin-cruisers, les ketchs et autres iotes repartir du port et disparaître à l’horizon, son sang crétois ne faisait qu’un tour.

 

Dès lors, il n’eut de cesse de trouver un moyen de fausser compagnie à Hora et à ses habitants, famille comprise.

Après l’épisode romantique de la lettre à l’épouse éplorée, qu’il rectifia de justesse, il chercha, en méditerranéen habile, la manière la plus avantageuse et la plus sûre pour son matricule de mener à bien ses plans. Au bout de quelques décades, longues comme des jours sans pita, l’actualité lui fournit l’occasion rêvée…

Depuis quelques semaines, une activité inaccoutumée secouait l’île : un gang de trafiquants de cigarettes avait été repéré dans les eaux territoriales grecques, au large d’Andros et tout ce que le pays comptait d’uniformes était sur les dents, douane comprise, évidemment !

Kefka décida donc qu’il périrait en mer et en héros dans l’interception à mains nues de l’un de ces hors-bords effilés et rapides dont personne n’avait véritablement vu la trace.

Mort au champ d'honneur ou plutôt à la baille, il serait honoré, décoré à titre posthume et sa chère descendance se targuerait du titre de pupille de l'Etat pendant que Nissa, investissant à bon escient la prime méritoire, roucoulerait en paix grâce au loyer des "rooms", portant fièrement  le noir du veuvage jusqu'à son dernier souffle...

C’est ainsi qu’il disparut…

 

Kefka accosta non loin de la rue Mouffetard et fit de si bons sandwiches que son nouveau patronyme « Chez l’Original Souvlaki », entra sous une plume inconditionnelle dans les colonnes incorruptibles d’un guide touristique reconnu :

 «…Si vous flânez rue Mouffetard, arrêtez-vous au 62. Vous y découvrirez un bel exemple du 5ème arrondissement et de sa réputation de lieu hétéroclite. Au coeur du quartier Latin, vous trouverez sans doute la meilleure échoppe francilienne de cuisine grecque à emporter. Le patron, un robuste crétois à la moustache poivre et sel plus vraie que nature saura vous proposer un menu typique exceptionnel. Compter une quinzaine d’euros pour la formule complète. Boissons en sus…»

Des allemandes, des belges, des anglaises, des hollandaises et même des japonaises, des auvergnates, des basques, des alsaciennes et aussi quelques corses, Kefka en servit des centaines, en coucha quelques unes, en fit rêver beaucoup mais dut s